Comment analyser l’accord Apple-IBM, une alliance entre les deux groupes pour promouvoir d’un côté les iBidules Apple, de l’autre les solutions entreprises spécifiques développées par IBM, le tout avec un focus renforcé sur la sécurité, dont Cupertino fait grand cas ? Qu’est-ce que IBM peut apporter à la Pomme, et, à l’inverse, qu’attend Big Blue de ce rapprochement avec un ancien concurrent historique ? Nous sommes allés interroger deux experts de renom, Yoann Gini et Guillaume Gete, qui ont bien voulu s’essayer à l’analyse.

Yoann Gini est expert en sécurité informatique, spécialisé dans les environnements Apple en entreprise, notamment Apple Certified Support Professional et Technical Coordinator.

Guillaume Gete, ancien formateur Apple et directeur technique, assure désormais des missions de consulting pour les particuliers et en entreprise, entre deux parties de Mario et une session débogage de DiskMaker X, son outil pour booter OS X depuis un support amovible.

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Comment comprenez-vous l’accord IBM / Apple ?

Yoann Gini : C’est très ironique au vu de l’histoire des deux sociétés, mais très intelligent en terme de complémentarité et de placement de sociétés. Apple est reconnue pour être leader en terme de terminaux utilisateur (ordinateurs, tablettes, téléphones) particulièrement agréables à utiliser et totalement fonctionnels. L’efficacité à l’usage. Toute entreprise qui migre vers des systèmes Apple s’en rend très vite compte. De l’autre côté, IBM est le prestataire des entreprises par excellence. Cette société dispose d’un savoir en traitement de données et en services aux entreprises qui fait toujours référence aujourd’hui.

Une « Joint-Venture » entre les deux pourrait être dévastatrice pour la concurrence.

Guillaume Gete : Cette annonce-surprise (absolument personne ne l’avait anticipée ces dernières semaines) est un rapprochement de raison. IBM sert de caution à Apple, en permettant de donner leurs lettres de noblesse à l’iPhone et l’iPad en entreprise. Et cela permet à IBM de se rapprocher également des entreprises où iOS est déjà présent, et où Microsoft pourrait déjà régner.

L’affreux Lotus Note

Quels services d’IBM pourraient être utiles à Apple ?

gini-2 Yoann Gini : C’est difficile à anticiper si l’on considère la communication faite autour de l’événement. Quand je pense Apple + IBM, personnellement je vois Siri + Watson, l’intelligence artificielle qui a gagné au Jeopardy face à deux champions du jeu en 2011. Ce n’était pas la première fois qu’IBM s’illustrait dans le domaine, l’ancêtre de Watson, Deep Blue, avait battu le champion du monde d’échecs Garry Kasparov en 1997.

À côté de cela, IBM a une connaissance des services entreprise avec des produits comme WebSphere ou Lotus. Certes Lotus est une infamie en termes de verrouillage du client et d’interface utilisateur, pour autant il est utilisé dans nombre de grosses sociétés et répond à un besoin d’outil unifié et extensible.

Nombre d’administrateurs système, y compris Mac, ont eu à faire à Tivoli, la suite de logiciel de supervision de parc d’entreprise dont Tivoli Storage Manager pour les sauvegardes d’entreprises.

Les services entreprises IBM liés au matériel sont très bons également. Pour ses clients, IBM est par exemple capable d’assurer le support logiciel et matériel de produits Cisco, avec du stock pour remplacement, de l’intervention sur site, et tout ce genre de chose qu’Apple ne sait pas faire.

Guillaume Gete : IBM pourrait enfin mettre l’intelligence artificielle de son supercalculateur Big Blue dans l’application Chess :-)

Plus sérieusement, dur à dire, car je connais bien moins IBM que je connais Apple. D’autant plus que mon expérience ces dernières années avec IBM s’est surtout limitée à de l’intégration avec l’affreux Lotus Notes.

Malgré tout, si on analyse un peu plus tout ça, on comprend qu’IBM est un pro dans le traitement des données de l’entreprise. Quand on pense à IBM, on pense serveurs, AS400, sécurité, sauvegarde… On ne pense clairement pas grand public. A contrario, l’iPad comme l’iPhone sont des objets proches de l’humain (pensez au fameux BYOD, Bring Your Own Device, dont on parle depuis quelques années). Même si la majorité des entreprises ont adopté les appareils mobiles d’Apple, il reste toujours une frange de la population (surtout dans les corpus informaticiens) qui ne veut pas d’Apple « parce que ce n’est pas pro ». IBM leur apporte désormais une caution professionnelle spectaculaire. Comment un informaticien réfractaire à iOS pourra-t-il dire aujourd’hui « Non, ce n’est pas un appareil professionnel » alors que la plus grosse société informatique professionnelle au monde la soutient à fond ?

Ta question parlait d’ailleurs de services… C’est justement un point essentiel, le service. IBM s’est recentré depuis presque 20 ans sur le service, en ne s’intéressant plus du tout au matériel PC de base. Et ça lui a très bien réussi. Là, ce qu’IBM apporte, c’est une force d’avant-vente et après-vente impressionnante. IBM parle de 100 000 consultants, dont 5 000 spécialisés dans la mobilité. C’est plus que tous les employés d’Apple réunis ! Le contrat AppleCare spécial pour l’entreprise est également un point intéressant, même si on ne sait pas encore comment il sera concrétisé.

Il y a aussi une notion de facilité d’intégration avec une solution de Mobile Device Management (les fameux MDM) made in IBM. Grosso modo, Apple n’aura plus qu’à vendre le matos et IBM gérera tout le reste… ça tombe bien, c’est là où elle fait sa marge :-)

Notons au passage que le partenariat ne traite qu’iOS. Pas le Mac… Ça montre à quel point le mobile a supplanté le PC, y compris pour l’usage professionnel. Pas pour rien qu’IBM met en avant sa stratégie en l’appelant « MobileFirst »…

Apple rend IBM sexy

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Et à l’inverse, en quoi un accord avec Apple peut-il bénéficier à IBM ?

Yoann Gini : IBM n’a jamais compris l’informatique personnelle ni même les notions d’ergonomie. Avant qu’ils ne revendent toute leur branche PC aux Chinois de Lenovo, la principale qualité des ThinkPad était qu’ils soient indestructibles. En aucun cas qu’ils ne soient agréables à utiliser, léger, ou beau.

Si la relation Apple / IBM fonctionne comme il faut, IBM gagne un partenaire capable de fournir les terminaux utilisateurs les plus haut de gamme et les plus demandés du marché.

Aujourd’hui, il n’est question que d’iOS et BigData pour l’entreprise. J’y comprends ici utiliser les terminaux tactiles iOS pour placer les données du BigData au bout des doigts des clients. Une interface hors du commun pour des données trop souvent abstraites pour l’utilisateur final.

gg-2 Guillaume Gete : Apple peut rendre IBM sexy. Car quand on pense IBM, on pense « ingénieur de données », c’est-à-dire des gens parfois éloignés de l’utilisateur. Je reviens sur Lotus Notes : c’est typiquement l’application qui peut rendre dingue un utilisateur, car elle a une logique totalement propre, qui peut convenir à un informaticien pur et dur, mais pas à Monsieur Tout-le-Monde. Même Outlook est bien mieux gaulé !

Apple pourra donc prêter main-forte pour rendre l’habillage de l’information attractif, en apportant la forme (une interface attrayante) au fond (les données qu’IBM sait traiter).

Par ailleurs, Apple pourra mieux adapter iOS sur les retours qu’elle aura d’IBM, pour prendre en compte les besoins des clients professionnels. Quand une boîte comme IBM te dit « bon là on a analysé les infos de nos clients, et grosso modo faudrait vraiment pouvoir avoir ce bouton-là pour faire ça dans les prefs », il est fort possible qu’Apple écoute un peu plus…

Google, Microsoft et BlackBerry en point de mire

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Apple vante souvent sa présence dans la grande majorité des entreprises du Fortune 50 – 300. Incidemment à l’annonce d’hier, Tim Cook a finalement reconnu que présence dans l’entreprise et part de marché n’étaient pas la même chose, et qu’Apple avait encore une grosse marge de progression sur ce dernier point. Aujourd’hui d’après vous quels sont les principaux concurrents d’Apple dans le secteur ? Microsoft ? Samsung/Knox ? BlackBerry ?

Yoann Gini : Tout dépend le point de vue. En terme d’ergonomie matérielle et logiciel, il n’y a pas de concurrence. Voir les personnes en déplacement dans l’avion, le train ou dans les gares essayer d’utiliser une tablette surface sans bureau est d’un comique sans pareil !

En terme de dépendance aux logiciels, Microsoft à la main, mais l’arrivée d’Office sous iOS peut changer la donne. Surtout si c’est appuyé par des services IBM. De mon expérience dans ce secteur, iOS reste le choix favori des utilisateurs et des directions. C’est généralement le service informatique qui ne fait pas son travail et bloque son intégration.

Guillaume Gete : Tous ceux-là… Et bien évidemment Google.

Bon, on ne peut pas dire que les restes de BlackBerry sont fabuleux, mais l’entreprise a toujours pas mal de fidèles (on trouve toujours des indécrottables pour expliquer qu’avec un clavier physique tu tapes forcément plus vite qu’avec un clavier logiciel…). Et son image reste accrochée à l’entreprise. Ce n’est plus le cheval de course, mais il a encore un peu de ressource et pourrait surprendre. Ils ont décidé de se recentrer sur l’entreprise ce qui me semble sage.

Samsung… même si Knox semble être une tentative intéressante pour taper du côté de l’entreprise, ça semble moins bien foutu que ce qu’on trouve sur iOS, moins bien intégré. En fait ça donne une impression de surcouche logicielle plus que quelque chose de pensé dès le départ pour être sécurisé et adapté à l’entreprise. Et puis, ça montre qu’encore une fois il y a « Android » et « Android by Samsung ». Ce qui m’emmène à Google, qui a grappillé du terrain dans l’entreprise ces dernières années. Mais là encore on sent que ce n’est pas ce qui les intéresse. Eux, leurs revenus c’est la pub, point. Du coup ça sape pas mal AMHA leur crédibilité en entreprise. Mais ils ont réussi aussi à rendre Microsoft moins indispensable.

Reste donc, justement, Microsoft. Là, ça devient compliqué. Microsoft commence à être dans une situation intenable. À Redmond on court tous les lièvres à la fois, et on manque cruellement de focus. Énormément de produits sur des marchés incroyablement nombreux, mais en étant incapable d’articuler une stratégie compréhensible.

Le dernier mail (catastrophique, et Jean-Louis Gassée partage mon avis) de Satya Nadella à ses employés est symptomatique de la confusion de la société et de son incapacité à remettre en cause sa communication confuse. Ses efforts pour concurrencer Google ou Apple ont été vains sur le marché grand public (Surface, anyone ?). Windows 8 est un échec en termes d’image. La Xbox est une marque forte que Microsoft a failli enterrer l’année passée en tentant d’imposer des limitations absurdes aux joueurs. Le rachat de Nokia a été AMHA une énorme bourde dont les effets vont de ressentir dans les prochains mois… Heureusement il y a le Cloud sur lequel MS est bien positionné, mais ce n’est pas encore un marché où ils sont leaders de facto. Même Office est bien moins incontournable qu’auparavant.

Au final on ne sait plus trop quel est le mantra de Microsoft aujourd’hui. Je pensais que leur nouveau CEO les réveillerait, mais j’ai peur qu’il soit beaucoup trop imprégné de la culture Microsoft pour révolutionner l’entreprise. Attention, tout n’est pas négatif chez eux hein. Mais on sent que le navire est moins insubmersible qu’avant… Il ne faudrait pas qu’il se prenne un trop gros iceberg quoi. Et si ça se trouve, c’est peut-être cette alliance IBM-Apple qui pourrait constituer un vrai point de rupture. On ne pourra vraiment le savoir que dans un an ou deux.

On en discutait il y a quelques mois dans 3 Hommes et un podcast. On nous bassine sans cesse que l’iPad n’était pas un outil pro, car il n’y avait pas MS Office. C’était déjà ridicule avant qu’Office débarque sur iPad. La productivité n’est pas définie uniquement par l’utilisation de Word ou Excel. Or, l’alliance d’Apple et IBM pourrait sonner le glas définitif de cette vision étriquée de la productivité d’entreprise en supprimant la couche Office. Ex : pourquoi imposer l’utilisation de Word si une application d’entreprise taillée sur mesure permet l’échange et la modification de documents au sein d’une solution de groupware et l’envoi direct de documents PDF, comme le fait un Google Docs aujourd’hui ? Est-ce qu’Excel est la seule façon d’analyser des données financières en 2014 ? Peut-on remplacer le mail dans l’entreprise par d’autres solutions plus efficaces sur un iPad ou iPhone ? Il sera intéressant de voir si IBM a des réponses à fournir avec ce partenariat avec Apple.

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Beaucoup à gagner… Pour les clients pro

Qu’attendez-vous de l’accord IBM / Apple ? En clair, quels manques dans l’offre d’Apple pourraient être comblés ?

Yoann Gini : Le service aux grosses entreprises. Assistance sur site, aide au déploiement de gros systèmes, intégration d’iOS dans les processus métiers existants sans avoir à passer par la mauvaise SSII du coin.

Bref, pour les clients il y a beaucoup à gagner.

Par contre, les prestataires qui gravitent autour d’Apple ont intérêt à bien faire attention aux services qui vont sortir de cette union. S’aligner face à IBM en service aux entreprises ne sera pas forcément une mince affaire, surtout vu la qualité globalement passable des services que je vois passer aujourd’hui.

Et en se permettant de rêver un peu, la virtualisation d’OS X Server sur le hardware IBM… Enfin bon je n’y crois pas trop à celle-là…

Guillaume Gete : Cela permettra simplement de répondre à une attente à laquelle Apple n’a pas envie de répondre, à savoir, apporter des compétences et du support dédié à l’entreprise. C’est réellement un mariage de raison. Apple n’a pas envie de s’attaquer au marché de l’entreprise, qui est trusté par plusieurs grosses boîtes. Maintenant qu’elle a le pied dans la porte de la plupart des sociétés, elle est prête à faire ouvrir la porte en grand. Mais elle n’arrivera pas à ouvrir cette porte toute seule, donc l’appui d’une société comme IBM est juste un énorme coup de bélier.

Arnaud joue du clavier comme d'autres du xylophone, mais le résultat demeure peu musical. Il conduit la rédac à la baguette et essaye d'éviter les fausses notes. Geek avec de la patine, il officie aussi dans la presse généraliste.

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