Proloquo2Go, un outil de communication à base de pictogrammes sur iOS, depuis sa version 4.4, récemment sortie, prend en charge le français. Ce logiciel, déjà utilisé par plus de 150 000 enfants, adolescents et adultes anglais et espagnols qui ont des difficultés à parler, a été développé en collaboration avec des experts en communication améliorée et alternative. Il offre une palette de pictogrammes, avec lesquels l’utilisateur compose ses messages, simples, ou plus complexes ; il permet ainsi à des personnes autistes, aphasiques ou dysphasiques, par exemple, d’accéder à une communication directe qui peut, sinon, leur être impossible.

En Europe, on estime qu’environ 700 000 francophones ne sont pas en mesure de se faire comprendre avec leur propre voix. Nous avons confié Proloquo2Go à Brigitte VAILLY, qui exerce comme orthophoniste dans un CAMSP, un centre d’action médico-sociale précoce, à Dijon. Après quelques jours d’utilisation, après des essais avec des enfants qu’elle suit, elle a accepté de nous donner son sentiment sur ce logiciel ; est-il une vraie solution pour « donner la parole » à ceux qui peinent à l’avoir ? Réponse dans notre interview.

Bonjour Brigitte, après quelques jours de tests, que pensez-vous de Proloquo2Go ?

Brigitte VAILLY, orthophoniste
Brigitte VAILLY, orthophoniste

Ce logiciel d’aide à la communication est le plus performant qu’il m’ait été donné de tester jusqu’alors.
Et ce, pour diverses raisons :
L’utilisation d’un vocabulaire pensé et adapté, qui permet, au moyen des grilles proposées et des nombreux “tiroirs sémantiques” qu’elles contiennent, d’aborder les différents modes de la communication humaine, partant des plus immédiats et concrets (exprimer des besoins essentiels et des demandes, poser des questions, commenter des situations de vie…), pour aller à des notions plus complexes ou plus abstraites (donner des informations sur soi-même ou sur le monde environnant, exprimer des sentiments, des émotions, des idées…).
La possibilité de construire des énoncés au plus proche de la grammaire de la langue parlée par la communauté linguistique de l’utilisateur. ( désinences verbales, inflexions grammaticales sur les déterminants, pronoms personnels.., utilisation de nombreux mots grammaticaux tels que les adverbes, adjectifs, marqueurs temporaux et spatiaux…). Nombre de logiciels montrent beaucoup d’imperfections dans ce domaine! Et la grammaire, c’est quand même une des dimensions humanisantes de ce que l’on dit. C’est un code partagé qui signe notre appartenance au groupe, notre socle commun. Il est bon de pouvoir offrir cela à tout le monde, même si certains ne pourront jamais accéder à toute la complexité que la grammaire recouvre. ( C’est vrai aussi pour les gens qui n’ont pas besoin d’un logiciel d’aide à la communication!)
Les voix de synthèses, de bonne qualité acoustique (s’éloignant agréablement de la “voix de robot”), variées et différenciées en fonction du sexe de la personne, et, plus novateur je crois, de son âge.

Proloquo2Go est le logiciel d’aide à la communication le plus performant qu’il m’ait été donné de tester jusqu’alors.

 

Le logiciel donne des possibilités conversationnelles très riches, et personnalisables à l’envi, ce qui est également très rare habituellement. Ou bien c’est trop simple et sans possibilité d’évolution, ou ça n’est pas personnalisable à ce point, et donc fermé à certains utilisateurs. Et donc, plus orienté vers une machine à fabriquer des phrases que vers un support dont le pari initial est d’offrir à communiquer pour de vrai.

C’est d’ailleurs je crois, dans cette éthique d’une proposition la plus riche qui soit, que les concepteurs du logiciel n’engagent pas à trop simplifier les grilles, pariant sur le fait que les utilisateurs vont apprendre d’autant mieux que les propositions seront étoffées.

Cependant, la simplification est à mon sens nécessaire dans certains cas.

Pour quelles pathologies pensez-vous qu’il sera le plus utile, le plus performant ?

Beaucoup de pathologies peuvent être concernées par l’utilisation de ce logiciel.
Tout d’abord, il me faut revenir sur la notion de personnes “sans voix”, comme vous le dites si joliment ! Je parlerais plutôt de personnes qui n’ont pas ou plus accès à la parole (qui peut être définie comme le code oral par lequel on exprime son langage ), ou qui n’ont pas une pensée, des capacités cognitives, suffisantes et nécessaires pour mettre en forme le langage, pour se créer les schémas mentaux permettant de transformer sa pensée en langage. Et ce donc, en amont de l’expression orale nommée parole. Et comme ils n’ont pas cette capacité intrinsèque de créer seuls du langage, il faut leur apporter une “béquille” visuelle et auditive, qui leur permettra de mieux communiquer.

Proloquo2Go sera une béquille précieuse pour ceux qui n’ont pas, ou plus, accès à la parole.

Ceci posé, les personnes sans voix, ça existe aussi, mais ce sont généralement des difficultés plus fonctionnelles, qui peuvent être isolées ( ablation ou paralysie des cordes vocales…, auquel cas on a des aides plus ciblées sur la réhabilitation de la voix ) ou inscrites dans une pathologie plus globale (maladies neurologiques, AVC, trauma crâniens… où les multiples symptômes seront liés à des troubles des fonctions supérieures, donnant tout son sens à l’utilisation d’un outil d’aide à la communication).

Pour ce qui est des pathologies, on peut en distinguer plusieurs, dans deux grands groupes :

Les pathologies qui entraînent une perte des capacités à construire son langage, sa parole, l’articulation des sons.
On peut classer dans ce groupe :
• les maladies neurologiques ( sclérose latérale amyotrophique ou SLA, chorée de Huntington… mais pas les maladies dégénératives genre Parkinson ou Alzheimer, où les troubles cognitifs vont en s’aggravant et empêchent de nouveaux apprentissages)
• l’aphasie, qui est un trouble du langage qui survient suite à un AVC, trauma crânien, présence d’une tumeur cérébrale…

Les pathologies qui empêchent la construction normale du langage, de la parole et de l’articulation des sons, dès la naissance. On peut classer dans ce groupe :
• les maladies génétiques ( type trisomie 21 et bien d’autres)
• les séquelles de grande prématurité ou de souffrance néonatale ( entraînant souvent des dégâts au niveau du cerveau, et en conséquence, des déficiences motrices et/ou intellectuelles)
• l’autisme ou troubles rattachés
• la dysphasie ( trouble important du langage, sans origine étiologique connue à ce jour).
Cette liste n’est pas exhaustive, mais concerne déjà un certain nombre d’utilisateurs potentiels du logiciel!

Proloquo2Go2

Y’a-t-il un âge minimum, selon vous, pour l’utiliser ?

L’éventail est donc large, puisque l’intervention de soins est de plus en plus précoce, et que nous recevons les enfants dans les structures de soins parfois à quelques mois de vie. Bien sûr, il n’est pas question de proposer cet outil à des tout petits!
Je pense qu’il est possible de familiariser l’enfant à ce support aux alentours de 4 ans
, dans la mesure où il peut :
• être dans une attention conjointe avec l’adulte (parent ou thérapeute)
• être capable d’un certain degré d’abstraction, à savoir, prendre en compte l’image ou le symbole pictographique comme une représentation d’un objet ou d’une idée.
• être dans le désir de communiquer et pouvoir se concentrer à minima

C’est pourquoi la possibilité de personnaliser et de proposer des grilles très simples au départ me paraît intéressante dans ce logiciel.

J’utilise depuis quelques années une méthode d’aide à la communication, fondée sur l’utilisation de signes type langue des signes, et de pictogrammes “papier”. Je démarre par des éléments très simples, se rapportant au quotidien de l’enfant. On ne peut pas apporter trop d’infos au départ, au risque de perdre l’objectif initial, qui est de renforcer le message donné, pour que l’enfant le comprenne mieux, et puisse s’en saisir pour entrer en communication et construire ce qu’il peut de langage.

Ça ne veut pas dire pour autant qu’on n’essaie pas d’enrichir les propositions langagières, mais on adapte dans un premier temps.
Un peu comme on le fait avec un enfant qui va bien. On utilise spontanément un registre de langage qui correspond à son niveau d’âge, pour progressivement et sans vraiment en avoir conscience, l’enrichir, le préciser, à mesure que l’enfant grandit.

l’intérêt suscité par le multimédia est très net aussi chez les enfants déficients, qui nous surprennent parfois quant à leurs capacités à appréhender cet outil.

Je pense que Proloquo2Go permet de procéder à ces étapes d’évolution, avec deux grands axes : la compréhension du message proposé par l’adulte, et l’utilisation de ce support par l’enfant pour communiquer, puisque c’est pour cette raison que nous parlons, en général!
Pour le public concerné, de jeunes enfants en grandes difficultés, il est quand même fort probable que la maîtrise de l’outil sera assez longue à acquérir, et, selon les cas, plus ou moins aboutie. Mais ça, on ne peut le savoir avant d’avoir essayé!
En outre, l’intérêt suscité par le multimédia est très net aussi chez les enfants déficients, qui nous surprennent parfois quant à leurs capacités à appréhender cet outil.

L’utilisation au quotidien est tout à fait envisageable :
• Par le parent et le thérapeute, comme un bain de langage iconographique et sonore, où l’on fait des commentaires, où l’on pose des questions, où l’on introduit du vocabulaire…
• Par l’enfant, pour faire état de ses besoins, sentiments basiques, entrer en communication avec l’autre, thérapeute, parent, pairs.

C’est en tout cas quelques objectifs envisageables.

Pour les plus grands, je ne développe pas. On sera dans un fonctionnement plus simple, avec les grilles préétablies.

Proloquo2Go3

Est-ce que certains points vous paraissent perfectibles, ou à améliorer dans Proloquo2Go ?

Je manque encore de pratique pour être très précise. Toutefois, je pourrais ajouter aux remarques très positives que j’ai faites en préambule, quelques bémols.

Ce logiciel possède les inconvénients de ses qualités. Les nombreuses possibilités offertes rendent l’utilisation un peu ardue dans un premier temps. Il faut bien étudier le fonctionnement. Ce qui, pour un thérapeute, est faisable et recommandé. En revanche, ça peut paraître compliqué pour certains parents, qui n’ont pas trop l’habitude de manipuler tout ça. Je pense plus à un problème au niveau du choix du vocabulaire, des concepts… qu’à un problème lié à la manipulation informatique en elle-même. Et puis, ça demande du temps, un certain niveau “intellectuel”, des possibilités financières… enfin, ces dernières conditions valent aussi pour d’autres approches; ça n’est pas spécifique à Proloquo2Go !

Les nombreuses possibilités offertes par Proloquo2Go rendent l’utilisation un peu ardue dans un premier temps.

J’ai repéré quelques légers bugs au niveau grammatical, comme la difficulté parfois de passer de l’article “la” ou “le” au “l’”.
Les pictos utilisés sont dans l’ensemble explicites, celui du verbe “faire” me convient moyennement, mais c’est un verbe difficile à représenter de toute manière, quelle que soit la banque de données. Après, c’est comme pour apprendre à lire, il faut accepter le code commun sans trop se poser de questions!

À propos des verbes, il y a tellement de choix possibles qu’ils sont rangés, à partir d’un certain niveau, par tiroir alphabétique (verbes commençant par A,B…) ce qui n’est pas évident pour des non lecteurs. Mais quel autre rangement proposer? Pas facile. D’autant que cette classification est peut-être plutôt utilisée par les personnes qui ont su lire, avant d’avoir un problème lambda. Les personnes non lectrices ont déjà un choix important de verbes pictographiés, qui est sans doute suffisant pour leurs besoins.
Certains sons restent bizarres, en particulier les voyelles nasales (“un” par exemple). Mais c’est quand même du détail là.

Voilà pour les quelques réserves que je peux apporter aujourd’hui. Cela reste assez marginal, au regard de la très bonne qualité globale de ce logiciel.

Arnaud joue du clavier comme d'autres du xylophone, mais le résultat demeure peu musical. Il conduit la rédac à la baguette et essaye d'éviter les fausses notes. Geek avec de la patine, il officie aussi dans la presse généraliste.

AUCUN COMMENTAIRE

À vous la parole !

Fermer
*
*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.