La domination culturelle de la Silicon Valley n’est sans doute plus à démontrer. Le concept de startup, l’inventivité et le disruptif en étendard, fait florès mondialement, notamment en France avec l’idée d’une « startup nation » mise en avant par la présidence Macron. Demain sera beau, demain sera nouveau, demain sera écolo, demain sera le monde de chacun entrepreneur de sa propre vie. Fantastique mantra, ou grosse et mauvaise blague ? Dans une tribune au vitriol publiée par le New York Times Farhad Manjoo revient sur cette idée à travers l’exemple, emblématique d’Uber. Pour lui l’idée des trajets partagés était excellente, mais elle a été ruinée par une culture de startup profondément viciée.

Uber, disurptif, c’est positif !

« En 2010, je reçois un mail extatique d’un employé d’une startup nommée UberCab qui me dit que ce que fait cette entreprise est énorme », commence-t-il. « La voiture est un fléau financier et environnemental. Les voitures sont l’un des produits les plus chers que nous achetons, mais elles n’ont pratiquement aucune utilité (la plupart des voitures restent la plupart du temps en stationnement). UberCab – qui a abrégé son nom en Uber – utilisait la technologie pour promouvoir une nouvelle vision urbaine radicale, qui est rapidement devenue l’enfant de la vision messianique de Silicon Valley. Permettre à des inconnus de partager leur voiture semblait insensé, mais si cela décollait, Uber pourrait réduire le besoin de posséder une voiture et augmenter l’utilisation de chaque voiture. Cela pourrait rendre le transport moins cher et beaucoup plus écologique, et créer des emplois durables pour de nombreux automobilistes ». Initialement, il partage l’enthousiasme du salarié pour cette « vision ».

Générique de la série Silicon Valley

La réalité tournera bien différemment.

Presque une décennie plus tard, Uber commence à faire sa promotion à Wall Street, avant son introduction en bourse, où l’entreprise pourrait être valorisée une centaine de milliards de dollars. Sans doute la plus importante valorisation à l’entrée en bourse, après celle de Facebook. Durant les années précédentes, Uber a contourné les lois et réglementations, mis en œuvre une culture misogyne et violente, et déployé une image effrayante des « nouveaux métiers » : « chacun est un contractant travaillant sans protection, nos heures et nos vies sont gouvernées par des algorithmes intraitables dans le cloud », estime-t-il.

Des milliards pour certains, des miettes pour la majorité

Avec cette attendue valorisation record, l’introduction d’Uber rendra certains extrêmement riches. Ça tombe bien, ils l’étaient déjà pour l’immense majorité d’entre-eux. Apple, Google, Jeff Bezos, les princes saoudiens qui ont tous investi dans Uber récolteront de précieux millions, voire milliards. Travis Kalanick, le fondateur d’Uber, fortement mis en cause et poussé à la démission pour avoir laissé se développer une culture misogyne au sein de son entreprise – des accusations de harcèlement sexuel et de sexisme multiples ont été portées à son encontre – devrait récolter près de 9 milliards de dollars de l’introduction en bourse de son bébé.

Du côté des chauffeurs Uber, la situation est toute autre : une récente étude estime le revenu de ceux-ci à 10 $ de l’heure, une fois les frais d’entretien et de fonctionnement de leur véhicule déduits. Des miettes, pour des horaires de travail extensibles – ils ne vont pas se plaindre, ces chauffeurs, ils sont leur « propre patron » – et non régulés.

Encore cette situation n’est-elle que transitoire. Uber compte bien se débarrasser de ces encombrants chauffeurs qui ont pour certains l’audace de réclamer une amélioration de leurs conditions de travail voire pire : devenir de vrais salariés. Les fripouilles ! Uber travaille en effet d’arrache-pied à l’arrivée de la voiture autonome, où l’électronique et l’informatique remplacent le coûteux facteur humain (efforts un peu ralentis par le décès d’un piéton tué par un véhicule autonome Uber).

Voiture autonome Uber (© BI)

Pas de bénéfice environnemental

Ok, Uber n’a profité qu’à quelques nantis, et a simplement assuré un revenu de subsistance à ses chauffeurs. Mais au moins l’idée de trajet partagé a-t-elle un bon impact environnemental, en ce sens qu’elle réduirait le nombre de voitures individuelles, ou leur usage ?

Même pas.

Les ventes de véhicules dans les villes les mieux couvertes par Uber ont, au contraire, progressé. Pire, le développement d’Uber a également affaibli les transports en commun. Les plus aisés, et les plus pressés utilisent largement les services Uber au détriment des transports en commun. D’ici à ce que ceux-ci voient leurs financements publics réduits, il n’y a qu’un pas.

« Un Uber différent et meilleur aurait pu employer des chauffeurs et leur payer un salaire décent. Un meilleur Uber aurait peut-être trouvé un moyen de travailler avec les municipalités pour améliorer les transports en commun plutôt que de traiter les administrations des villes comme des ennemis à tromper et à fouler aux pieds », conclu Farhad. « Mais à cause de son origine et de la manière dont elle a été encouragée, Uber a ressenti peu de pression culturelle pour diviser ses gains plus équitablement. Plus les choses se gâtaient, plus les investisseurs investissaient d’argent. Et qui peut blâmer Uber? L’introduction en bourse d’Uber devrait être considérée comme une tache morale sur la Silicon Valley. Mais cela n’arrivera pas. Bientôt, la cloche d’ouverture sonnera et quelques nouveaux milliardaires parcourront la Terre. Tout sera oublié et pardonné – et Silicon Valley passera à la prochaine grande idée prête à être gaspillée ».

Arnaud joue du clavier comme d'autres du xylophone, mais le résultat demeure peu musical. Il conduit la rédac à la baguette et essaye d'éviter les fausses notes. Geek avec de la patine, il officie aussi dans la presse généraliste.

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