Pourquoi la frontière Cambodge–Thaïlande se tend à nouveau en 2025

Cambodge–Thaïlande : une carte de 1907, une amitié brisée et une frontière à nouveau sous tension

Par Patrick Lancier – Publié le 13 décembre 2025

De nouveaux incidents ont été signalés en 2025 le long de la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande, autour du site de Preah Vihear. Ces affrontements limités ravivent un différend ancien, né d’une erreur cartographique coloniale, figé par le droit international, longtemps contenu par une relation personnelle entre dirigeants, et aujourd’hui fragilisé par la rupture de cette amitié.

Une frontière née d’une carte imparfaite

En 1907, le Service géographique de l’Indochine française, dans le cadre de la commission franco-siamoise, établit une carte destinée à matérialiser la frontière.
Cette carte, à laquelle participe le capitaine Fernand Bernard, ne suit pas strictement la ligne de partage des eaux prévue par le traité de 1904 et place le temple khmer de Preah Vihear (dédié à Shiva) du côté cambodgien, avec un écart estimé entre 100 et 300 mètres.

Document administratif colonial, cette carte n’était pas conçue pour produire un effet juridique durable. Elle deviendra pourtant centrale.

1962 : la CIJ tranche par l’acquiescement

Saisie du différend, la Cour internationale de Justice rend un arrêt fondateur le 15 juin 1962.
La Cour ne statue pas sur l’erreur cartographique elle-même. Elle constate que la Thaïlande :

  • a reçu officiellement la carte,
  • n’a jamais protesté pendant plus de cinquante ans,
  • et a agi comme si la frontière était acceptée.

Sur cette base, la CIJ applique les principes d’acquiescement tacite, d’estoppel et de bonne foi.
Le temple est reconnu comme appartenant au Cambodge.

La Cour ne parle jamais de prescription extinctive : ce n’est pas le temps, mais le silence et l’acceptation juridiquement qualifiés, qui créent le droit.

2013 : la souveraineté confirmée

Après les affrontements armés de 2008–2011, l’UNESCO signe Khmer le temple Preah Vihear consacré à Shiva et la CIJ est à nouveau saisie.
En 2013, elle précise que la souveraineté cambodgienne s’étend au promontoire sur lequel se situe le temple et ordonne le retrait des forces thaïlandaises de cette zone.

Juridiquement, le dossier est clos. Politiquement, il reste inflammable.

Escarmouches et provocations symboliques

Depuis lors, le conflit se maintient sous forme de tensions contrôlées :

  • plantations de drapeaux,
  • présence et orières de moines sur des sites contestés,
  • photos de soldats armés devant les temples,
  • déplacements nocturnes de postes militaires, de sacs de sable.

Les récits de soldats convergent : personne ne cherche la guerre, mais personne n’accepte de perdre la face.

Le rôle clé d’une amitié personnelle

Pendant plus de vingt ans, un facteur invisible a contribué à contenir les crises :
l’amitié personnelle entre le Premier Ministre Hun Sen et le

Premier Ministre Thaksin Shinawatra.

Lorsque Thaksin Shinawatra est renversé puis condamné en Thaïlande, il trouve refuge au Cambodge. Hun Sen l’accueille, le protège et le nomme même conseiller économique, provoquant une crise diplomatique avec Bangkok.

Dans les codes politiques régionaux, Hun Sen joue alors un rôle d’« oncle » protecteur pour la famille Shinawatra, et, par suite pour sa fille devenue à son tour Premier Ministre de Thailande en même temps que Un Manet, fils de Hun Sen.
C’est dans ce contexte que Paetongtarn Shinawatra, devenue Première ministre, appellera Hun Sen « oncle » lors d’une conversation privée à la date anniversaire de la décision de la Cour Internationale de Justice, le 15 juin 2025.

2025 : la rupture et la chute

La divulgation de cette conversation, par Hun Sen, en pleine crise frontalière, est politiquement explosive.
Elle est perçue en Thaïlande comme une proximité inacceptable avec un dirigeant étranger et conduit à :

  • la perte de la majorité parlementaire,
  • puis à la destitution de Paetongtarn Shinawatra par la Cour constitutionnelle pour manquement éthique.

Dans les codes asiatiques, exposer l’enfant d’un protégé équivaut à rompre un pacte personnel.
Depuis cet épisode, l’amitié Hun Sen – Thaksin Shinawatra est considérée comme rompue de facto.


Kuala Lumpur : le tournant diplomatique discret

En 2025, face à la multiplication des incidents frontaliers, un memorandum of understanding (MoU) a été signé à Kuala Lumpur, en marge de discussions régionales sous l’égide de l’ASEAN.

Ce texte ne constitue ni un traité de paix ni un règlement frontalier définitif. Il établit toutefois un cadre de désescalade :

  • engagements de retenue militaire,
  • mécanismes de communication de crise,
  • respect des lignes de déploiement existantes.

La Malaisie a joué le rôle de médiateur principal.
Washington, sous l’administration Donald Trump, a apporté un soutien diplomatique direct en tant que facilitateur.

Le MoU de Kuala Lumpur n’a pas résolu le différend, mais a remplacé les arrangements personnels par un cadre politique explicite.

Le dossier de Preah Vihear résume une trajectoire singulière :

une erreur cartographique coloniale, transformée en vérité juridique par le silence diplomatique, entretenue par des provocations symboliques, et longtemps stabilisée par une relation humaine aujourd’hui brisée.

En 2025, la résurgence des tensions rappelle une réalité souvent oubliée :
les frontières sont faites de cartes et de droit, mais leur stabilité dépend parfois des hommes — et de leur confiance.

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