Le chef du Mossad a rencontré le ministre syrien à Amman après le raid d’Abou al-Duhour

Par Patrick Lancier

Amman, 23 août 2026. Le directeur du Mossad, Roman Gofman, a rencontré en Jordanie le ministre syrien des Affaires étrangères, Asaad al-Shaibani. Axios l’a publié le premier, avec trois sources. Le bureau du Premier ministre israélien n’a pas commenté. Un porte-parole de M. al-Shaibani n’a pas répondu dans l’immédiat. Ni Jérusalem ni Damas n’ont confirmé la réunion.

C’est le plus haut contact public entre les deux pays depuis la chute de Bachar el-Assad. Il a lieu cinq jours après un raid israélien sur une base syrienne, et seize jours après un pacte de défense signé à La Mecque entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan. Dans la même semaine, le directeur de la CIA passe huit heures à Moscou, et l’émissaire du pape voit Sergueï Lavrov. Trois canaux. Un calendrier.

Le raid du 18 août sur Abou al-Duhour

Mardi 18 août, l’aviation israélienne a frappé la base d’Abou al-Duhour, dans le nord-ouest de la Syrie, campagne d’Idlib, près de la frontière turque. La base était désaffectée. Israël n’a pas publié de communiqué détaillé sur le moment. Deux sources ont dit au Jerusalem Post, le 22 août, que le raid visait à empêcher l’installation d’un radar et d’un système de défense antiaérienne turcs.

Ankara a nié s’être rendue sur le site. Asaad al-Shaibani a dit à Axios qu’il n’y avait « aucune intention d’établir une base turque » à Abou al-Duhour, « ni une présence militaire turque permanente, ni le déploiement de forces turques ». Il a ajouté qu’Israël avait frappé alors que ce message, selon lui, était déjà passé. À Reuters, la veille de la réunion d’Amman, il a parlé d’une « occasion historique » pour la diplomatie, puis a dit : « Nous ne faisons pas confiance à Israël actuellement. »

Le 14 août, avant le raid, Roman Gofman avait déjà eu al-Shaibani au téléphone, selon The New Arab, citant des sources diplomatiques. Le sujet, déjà : la présence militaire turque en Syrie.

Ce qui s’est dit à la table

Selon N12, n’étaient pas seulement présents Gofman et al-Shaibani. Les chefs du renseignement général et du renseignement militaire syriens étaient dans la pièce. Une source proche de la réunion a dit au Jerusalem Post que l’entretien « s’est bien passé ».

Al-Shaibani, repris par N12, a indiqué que la réunion portait sur l’arrêt des frappes, des arrestations et des opérations de ciblage israéliennes, et sur la reprise de négociations en vue d’un accord de sécurité. AFP, citant un diplomate et une source gouvernementale syrienne, ajoute qu’il a été question d’établir en Jordanie une « salle d’opérations spéciale » sous supervision américaine, pour empêcher un heurt en Syrie, y compris impliquant la Turquie. Les deux sources ont aussi dit que les incursions israéliennes dans le sud de la Syrie étaient sur la table.

Channel 15, le 26 août, a rapporté que les deux parties s’étaient entendues pour poursuivre le dialogue sous égide américaine, avec une participation turque. Cette version n’est confirmée ni par Jérusalem ni par Damas. Le dispositif de « salle d’opérations » non plus. Ce qui est établi, c’est le contact. Ce qui ne l’est pas, c’est l’accord.

En janvier, Israël et les nouvelles autorités syriennes avaient déjà accepté un mécanisme de partage de renseignement, a rappelé AFP. Le canal existait. Il s’était tu après Abou al-Duhour. Amman l’a rouvert.

La Mecque, quinze jours plus tôt

Le 7 août, au palais d’Al-Safa, à La Mecque, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, le président turc Recep Tayyip Erdogan et le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif ont signé l’Accord de défense conjoint de La Mecque. L’Associated Press a repris la clause opératoire publiée par les trois capitales : « toute attaque armée contre l’un des trois États sera considérée comme une attaque contre eux tous ». Coopération de défense tous azimuts. Riyad a précisé que ce n’était « pas un axe militaire » ni un « bloc confessionnel ». Erdogan a dit que l’accord ne visait aucun pays et restait ouvert à d’autres.

Le pacte étend l’accord de défense mutuelle déjà signé en septembre 2025 entre Riyad et Islamabad, et y ajoute la Turquie : deuxième armée de l’OTAN, industrie de défense en croissance, et un contentieux ouvert avec Israël, de la Méditerranée au front syrien.

Amichai Chikli, ministre israélien chargé de la diaspora, l’a dit sur i24NEWS : « L’alliance de La Mecque est une évolution très dangereuse et très inquiétante. L’Arabie saoudite était essentiellement sur la clôture. Elle avait déjà un accord de défense avec le Pakistan. Mais à partir du moment où elle va avec les Turcs — qui sont en confrontation directe avec nous, une confrontation qui peut prendre des dimensions extrêmement graves, en Méditerranée et sur le front syrien — c’est un développement très, très mauvais pour nous, pour Israël. » Il a appelé à approfondir les liens avec la Grèce, Chypre, les Émirats et le Somaliland.

Le raid d’Abou al-Duhour n’est pas un fait isolé. C’est la lecture israélienne du pacte : empêcher que la clause « un pour tous » se traduise, en Syrie, par un radar turc sur une piste syrienne, près de la frontière d’Ankara.

Moscou, le même calendrier

Mardi 25 août, un C-17A de l’US Air Force a atterri à Vnoukovo, en provenance de Riga. À bord : John Ratcliffe, directeur de la CIA. Huit heures à Moscou. Dmitri Peskov a dit qu’il y avait eu des « contacts entre services secrets » et qu’aucune rencontre avec Vladimir Poutine n’avait eu lieu. Donald Trump a parlé de visite « semi-routinière » et de la guerre en Ukraine. La précédente visite connue d’un directeur de la CIA à Moscou était celle de William Burns, en novembre 2021, quelques semaines avant l’invasion de l’Ukraine.

Le même 25 août, Mgr Paul Richard Gallagher, secrétaire pour les Relations avec les États du Saint-Siège, s’est entretenu plus d’une heure avec Sergueï Lavrov. Ce n’est pas le pape. C’est son diplomate. Le pape Léon XIV, élu en mai 2025, a fait de l’appel à « de véritables négociations » la ligne du Vatican. Gallagher a dit devant la presse : « Pour être clair, cette guerre doit prendre fin. » Il a vu aussi Iouri Ouchakov, conseiller de Poutine, le 26 août. C’était sa première mission à Moscou depuis novembre 2021.

Trois portes, une semaine. Washington parle à Moscou par la CIA. Le Vatican parle à Moscou par Gallagher. Israël parle à Damas par le Mossad, à Amman. Le pacte de La Mecque n’a pas été signé à Moscou, et la CIA n’en est pas partie. Ce qui est vrai, c’est l’ordre des jours : La Mecque le 7, Abou al-Duhour le 18, Amman le 23, Moscou le 25.

Ce que le contact ne règle pas

Roman Gofman dirige le Mossad depuis le 2 juin 2026. Officier de chars, pas un espion de carrière. Benjamin Netanyahou l’a choisi. Le 6 août, Channel 12 a rapporté qu’il avait retiré de leur poste le chef de la direction du renseignement et le chef du bureau Iran, architectes d’un plan de soulèvement kurde contre Téhéran présenté à Donald Trump et jamais mené au bout. Ils restent au service, ailleurs. Le Mossad n’a pas confirmé. La réunion d’Amman, dix-sept jours plus tard, est d’une autre nature : ce n’est pas une purge interne. C’est un canal avec un voisin armé, sous l’œil de la Turquie.

Al-Shaibani a dit à Axios, après le raid, que la Syrie restait prête à négocier un accord de sécurité, mais que « la désescalade ne peut pas être la responsabilité d’un seul côté ». Israël, de son côté, n’a pas dit qu’il cesserait de frapper ce qu’il considère comme une bascule turque sur son flanc nord. Le contact d’Amman existe. L’accord, non.

Sources