En publiant, le 1er octobre, des captures d’écran de conversations Messenger de 2013 et 2014 attribuées à Jordan Bardella, et certifiées par un commissaire de justice, Mediapart place le Rassemblement national devant une question qu’aucune plainte en diffamation ne saurait éluder. Se dire aujourd’hui l’ami d’Israël n’efface rien : les Juifs de France sont en droit d’attendre du parti une réponse claire, non des procès.
Des pièces et une méthode
Jeudi 1er octobre, Mediapart a publié un second volet de son enquête sur les messages antisémites attribués au président du Rassemblement national. Le site d’investigation a rendu publiques des captures d’écran de conversations Facebook Messenger datant de 2013 et 2014, dont l’authenticité, selon lui, a été établie grâce à une extraction de données fournie par Meta et certifiée par un commissaire de justice, ainsi que l’a expliqué son cofondateur, Edwy Plenel.
D’après Euronews, l’enquête, menée pendant plusieurs mois, s’appuie sur des dizaines de conversations écrites et sur les entretiens de dix-huit personnes. Les échanges ont été transmis à Mediapart par deux sources distinctes, toutes deux issues de l’entourage de Jordan Bardella, et que la rédaction présente comme sans aucun lien entre elles.
Le site israélien JFeed précise que l’acte de l’officier ministériel atteste que les fichiers sont d’origine, figurent sur les serveurs et n’ont fait l’objet d’aucune retouche graphique. Les messages exposés imputent aux Juifs le contrôle des banques et de prétendus complots mondiaux ; l’un d’eux invoque un soi-disant point de vue talmudique pour soutenir que le Juif devrait dominer le non-Juif. Ce sont là les poncifs les plus anciens et les plus meurtriers de la haine antijuive.
Démenti, soutien et riposte judiciaire
Jordan Bardella conteste depuis le premier jour être l’auteur de ces messages. Il a déposé plainte en diffamation contre Mediapart après la publication du premier volet de l’enquête et a dénoncé sur X de grossiers faux et une opération destinée à déstabiliser la campagne présidentielle. Plusieurs cadres du RN lui ont apporté leur soutien.
Marine Le Pen, après un silence remarqué, s’est exprimée au cours du week-end. Elle a dit sa « confiance absolue » en celui qu’elle présente comme son candidat au poste de Premier ministre, et qualifié les révélations d’attaque coordonnée, désespérée et sale, selon JFeed. Le parti a annoncé des poursuites en diffamation ainsi qu’une plainte pénale pour faux, et accuse les médias de mener une guerre totale contre la droite française.
L’Élysée hausse le ton
Hors de l’extrême droite, les réactions ont été bien plus sévères. Le président Emmanuel Macron a jugé les propos attribués à Jordan Bardella « extrêmement graves et inacceptables » et a appelé le RN à clarifier la situation.
Aucune posture n’efface un passé
La présomption d’innocence vaut pour Jordan Bardella comme pour quiconque, et c’est à la justice qu’il reviendra de trancher les plaintes croisées. Mais la question posée au Rassemblement national n’est pas seulement judiciaire ; elle est morale et politique.
L’antisémitisme n’a pas de camp. Il prospère à l’extrême gauche, où l’hostilité à Israël sert trop souvent de paravent à la haine des Juifs ; il a une longue histoire à l’extrême droite, et Marine Le Pen s’est employée des années durant, au nom de la « dédiabolisation », à purger son parti des propos antisémites associés à son père et fondateur, Jean-Marie Le Pen. La tolérance zéro, elle non plus, ne saurait avoir de camp : on ne peut exiger des uns ce que l’on refuse d’exiger des siens.
Se dire aujourd’hui pro-israélien, défendre le droit de l’État juif à exister et à se protéger, sont des engagements que ce site partage pleinement. Ils ne constituent pas pour autant un brevet d’innocence rétroactif. Les amis d’Israël n’ont que faire d’un soutien qui servirait d’alibi.
Une réponse, non des procès
Deux voies seulement s’offrent au RN. Si ces documents sont des faux, il lui appartient de le démontrer pièce par pièce, au grand jour, face à une méthode d’authentification qui est désormais publique. S’ils sont authentiques, il lui revient de les reconnaître, de les condamner sans réserve et de s’en expliquer devant les Juifs de France.
Multiplier les plaintes en guise de seule réponse ne dissipera pas le doute ; cela l’entretiendra. La lutte contre l’antisémitisme exige une volonté politique de tous les bords, y compris lorsque le soupçon vise les siens. C’est à cette aune, et à nulle autre, que se mesurera la sincérité de l’engagement du Rassemblement national.
Sources
- Euronews — Jean-Philippe Liabot, « France: Media outlet publishes new antisemitic screenshots attributed to Jordan Bardella », 1er octobre 2026
- JFeed — Gila Isaacson, « French far-right leader denies antisemitism », 4 octobre 2026
