Le greenwashing de la mémoire
Par Patrick Lancier
Brighton, 4-5 octobre 2026. En novembre 1975, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Pierre Mendès France et François Mitterrand dénonçaient le vote de l’ONU assimilant sionisme et racisme comme « une falsification de la vérité historique » qui « oublie le génocide de six millions de victimes » (JTA). Cinquante et un ans plus tard, les Verts britanniques ressuscitent la formule : dimanche, leurs adhérents ont adopté par 1 022 voix contre 813 une motion qui fait du parti un « parti antisioniste ». B’nai B’rith Portugal a été l’une des premières organisations juives à réagir, dans une déclaration datée du 4 octobre 2026 à Porto, signée de sa présidente Gabriela Cantergi et de son vice-président David Nataf, qui appelle les partis britanniques à rejeter la résolution.
Le texte, la brochure, l’auteure : qui dit quoi
Trois niveaux, pour ne rien déformer (citations traduites de l’anglais) :
- La motion (texte publié) : le sionisme vise un État juif « ethnonationaliste » à l’exclusion ou à la domination des non-Juifs ; le parti se déclare antisioniste ; il soutient un État unique « dans toute la Palestine historique » ; la lutte de libération « par tous les moyens disponibles conformes au droit international est légitime ». Les mots « armed struggle » et « from the river to the sea » n’y figurent pas.
- La brochure d’accompagnement : des résolutions de l’ONU reconnaîtraient la lutte « par tous les moyens disponibles, y compris la lutte armée » ; le recours des Palestiniens à la force « est licite ». Elle ne mentionne ni le Hamas, ni le 7 octobre, ni les otages. Ce jour-là, selon Human Rights Watch, Israël a recensé 1 195 morts et 251 enlevés vers Gaza.
- L’auteure : Lubna Speitan clôt son avant-propos par « Free Palestine, from the river to the sea! » et parle de « l’État monstrueux » bâti, selon elle, sur le racisme.
1975-1991 : la thèse a déjà été jugée
La résolution 3379 passa par 72 voix contre 35 ; la France et le Royaume-Uni votèrent contre. Elle fut révoquée le 16 décembre 1991 par 111 voix contre 25, la France votant la révocation (relevés de vote, résolution 46/86). En 2004, Kofi Annan qualifiait le texte de 1975 de « décision particulièrement malheureuse » et se disait heureux de son abrogation (ONU).
« L’antisionisme n’est pas l’antisémitisme » : l’argument et ses limites
Le parti affirme que la motion refuse l’amalgame. Macron disait en 2019 : « L’antisionisme est une des formes modernes de l’antisémitisme » (Élysée). Au Royaume-Uni, 64 % des Juifs se disent sionistes, 12 % antisionistes (JPR, 2025) : classer le sionisme parmi les racismes vise de fait la majorité. La présidente travailliste Bridget Phillipson dénonce un vote qui condamne « la grande majorité des Juifs britanniques et des Juifs du monde » comme racistes.
Par honnêteté : la Déclaration de Jérusalem juge non antisémite, en soi, de plaider pour un État unique. Mais elle juge antisémite d’exiger des Juifs, parce que juifs, qu’ils condamnent publiquement Israël ou le sionisme. Or les Verts ont rejeté l’amendement protecteur défendu par des membres juifs. Et la brochure répond « Yes! » à la question de savoir si les Juifs pourraient faire partie de l’État unique « tant qu’ils sont en mesure de s’engager » dans un processus de justice et de réparations « conduit par et pour les Palestiniens ». Elle ajoute que « seuls les racistes, les génocidaires et les partisans de l’apartheid » peuvent plaider, « et tuer », pour le sionisme.
Ce que cela signifie pour la gauche européenne
Selon Jewish News, des observateurs des Verts européens présents à Brighton étaient « profondément préoccupés ». Le Board of Deputies répond : « Le sionisme est un antiracisme : il a créé un refuge pour les Juifs dans leur patrie ancestrale après des millénaires de persécutions. »
«La motion adoptée aujourd’hui par le Parti vert est une attaque contre la communauté juive. C’est une plateforme antisémite, fondée sur une distorsion et un effacement odieusement offensants de l’expérience et de l’identité juives.»
— Board of Deputies of British Jews (@BoardofDeputies), 4 octobre 2026 (publication sur X)
B’nai B’rith Portugal a été l’une des premières organisations juives à réagir, dans une déclaration datée du 4 octobre 2026 à Porto, signée de sa présidente Gabriela Cantergi et de son vice-président David Nataf, qui appelle les partis britanniques à rejeter la résolution.
Le lendemain, le JID d’Anvers (Michel Kotek, Ralph Pais) a condamné fermement le vote et appelé le Parti vert à revenir dessus, en rappelant qu’un antisionisme de parti risque d’isoler les Juifs (stopantisemitisme.be).
- Pour la gauche française et européenne : la question n’est plus de critiquer Israël, ce qui est permis, mais de disqualifier le sionisme comme racisme. En 1975, Sartre et Mitterrand avaient répondu.
- Pour les électeurs : 1 022 adhérents ne sont pas les Britanniques ; les Verts sont à 11 % (YouGov).
Brighton n’est pas seul : le Collège royal des infirmiers lâche Teva
Le même week-end, le Collège royal des infirmiers (RCN) a rompu son partenariat commercial avec Teva UK, filiale britannique du groupe pharmaceutique israélien, après une campagne de Nurses for Palestine et de UK Healthcare Petitions to Royal Colleges, selon The Guardian, cité par IsraJ. Teva ne parrainera plus le sommet du RCN consacré à la prise en charge des migraines et des céphalées, prévu le 30 octobre 2026 au siège londonien du Collège ; l’événement aura lieu sans elle. Les militants affirmaient dans une lettre ouverte que Teva UK était liée à l’armée israélienne, et saluent « une percée majeure » pour le mouvement BDS. Teva UK s’est dite déçue, souhaite poursuivre le dialogue et rappelle que « le système de santé fonctionne au mieux lorsqu’il se concentre sur les patients et qu’il n’est pas politisé ». Teva UK compte parmi les plus gros fournisseurs de médicaments du NHS ; rien n’indique à ce stade que ses approvisionnements soient touchés. Ce n’est pas un boycott anecdotique d’huile d’olive de la zone E1 : Teva, fondée à Jérusalem en 1901, est l’un des grands groupes pharmaceutiques mondiaux et l’un des premiers fabricants de génériques, auteur de centaines de brevets, dont les médicaments font le quotidien de la santé dans le monde entier. S’en prendre à Teva, c’est s’en prendre aux malades.
Un congrès de parti un jour, un collège royal d’infirmiers le lendemain : la perfide Albion a de nouveau choisi la volte-face et la trahison, et entre de plain-pied dans le camp des ennemis d’Israël et du peuple juif.
Autre face de la même duplicité : le Royaume-Uni a accordé l’asile puis la citoyenneté britannique à un ancien garde du corps d’Ismaïl Haniyeh, dirigeant du Hamas, avant que cet homme — désigné « Mr X » pour des raisons juridiques — ne soit accusé d’avoir coordonné, depuis l’Angleterre, un complot d’attentats antisémites visant des centres communautaires juifs, des diplomates israéliens et des manifestations pro-israéliennes en Europe, selon une enquête du Sunday Times (reprise par Jewish News). Arrêté à Londres en novembre 2025, il fait l’objet d’une demande d’extradition vers l’Allemagne. Accueillir le garde d’un chef du Hamas tout en laissant prospérer, au même moment, une motion « sionisme = racisme » et le boycott d’un laboratoire israélien : la perfide Albion n’invente plus, elle empile.
Questions fréquentes
Qu’ont voté les Verts britanniques le 4 octobre 2026 ?
Une motion adoptée à Brighton par 1 022 voix contre 813 : le parti se déclare antisioniste, traite le sionisme « comme toute autre forme de racisme » et soutient un État palestinien unique et démocratique dans toute la Palestine historique, avec Jérusalem pour capitale (communiqué du parti, The Independent).
La motion parle-t-elle de « lutte armée » ou de « du fleuve à la mer » ?
Non : ces expressions figurent dans la brochure de Greens for Palestine, pas dans le texte de la motion, qui juge légitime la lutte de libération « par tous les moyens disponibles conformes au droit international ». Le ministère israélien des Affaires étrangères décrit la résolution comme légitimant la lutte armée.
L’antisionisme est-il de l’antisémitisme ?
Les Verts disent non ; Macron disait oui en 2019. La Déclaration de Jérusalem (JDA), alternative à la définition IHRA (IHRA), juge non antisémite en soi de plaider pour d’autres arrangements constitutionnels, mais antisémite de nier aux Juifs d’Israël le droit d’exister et de s’épanouir collectivement, dans l’égalité.
« Le sionisme est un racisme » a-t-il déjà été voté ?
Oui : résolution 3379 de l’ONU (10 novembre 1975 ; 72 voix contre 35, 32 abstentions), révoquée par la résolution 46/86 (16 décembre 1991 ; 111 contre 25, 13 abstentions).
Sources
- IsraJ : le Collège royal des infirmiers rompt avec Teva
- The Sunday Times / The Times : citizenship for Hamas chief’s guard, then terror plot allegations
- Jewish News : Hamas leader’s former bodyguard allegedly plotted attacks after UK citizenship
- Board of Deputies of British Jews sur X
- JID (Antwerp) Declaration, 5 October 2026 — stopantisemitisme.be
- Verts
- Motion et brochure
- BBC
- The Independent
- Jewish News
- JTA
- HRW
- ONU 3379
- ONU 46/86
- Annan
- Élysée
- JPR
- JDA
- IHRA
- YouGov
