Golfe d’Aden : Israël reconnaît le Somaliland, un pari stratégique pour la stabilité maritime mondiale
Par Patrick Lancier · Slice42.com
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Le 26 décembre 2025, Israël est devenu le premier État membre de l’ONU à reconnaître officiellement la République du Somaliland.
Cette décision intervient dans un contexte d’instabilité accrue du golfe d’Aden et de menaces persistantes sur le trafic maritime mondial.
Les États-Unis, sous la présidence de Donald Trump, n’ont pour l’heure pas suivi cette reconnaissance, adoptant une posture d’observation prudente.
Mise à jour — position américaine (27 décembre 2025)
Les États-Unis n’ont pas reconnu le Somaliland à ce stade. Donald Trump n’a pas annoncé d’alignement immédiat sur la décision israélienne
et a indiqué vouloir évaluer le dossier sans calendrier public.
Le golfe d’Aden, un nœud critique du commerce mondial
Le golfe d’Aden constitue l’accès méridional de la mer Rouge et le verrou du détroit de Bab el-Mandeb, reliant l’océan Indien à la mer Rouge,
au canal de Suez et, par extension, à l’Europe, l’Asie et la Méditerranée.
En temps normal, environ 10 à 12 % du commerce maritime mondial y transite. Les attaques houthies depuis 2023 ont réduit les flux pétroliers de plus de 50 %,
entraîné des détournements massifs via le cap de Bonne-Espérance, augmenté les coûts logistiques de 30 à 50 % et généré des pressions inflationnistes globales.
Le golfe d’Aden agit comme un amplificateur de crises : une instabilité locale y devient rapidement un déséquilibre économique international.
Insécurité maritime : un problème régional aux conséquences mondiales
Les actions des Houthis, soutenus par l’Iran, ont fragilisé durablement cette artère vitale. Plus de 100 attaques ont été recensées depuis novembre 2023,
provoquant des coalitions navales temporaires, un risque d’escalade incontrôlée et une gestion de crise fondée sur l’urgence plutôt que sur la gouvernance.
Plus l’environnement politique demeure flou, plus la conflictualité tend à se globaliser.
Somaliland : une réalité institutionnelle ignorée
Depuis 1991, le Somaliland dispose d’institutions fonctionnelles, d’un contrôle effectif de son territoire, d’élections régulières (dernières présidentielles : novembre 2024),
de forces de sécurité structurées et d’une façade maritime stratégique, avec le port de Berbera, modernisé par DP World.
L’absence de reconnaissance internationale maintient le territoire dans une zone grise juridique, fragilisant la gouvernance d’infrastructures critiques situées au cœur d’un chokepoint mondial.
Reconnaissance israélienne : gouvernance plutôt qu’escalade
La reconnaissance israélienne du 26 décembre 2025 — accompagnée de l’établissement de relations diplomatiques complètes (ambassades, ambassadeurs) et d’une coopération en matière de sécurité,
technologie, agriculture, santé et économie — transforme un espace passif en acteur responsable.
Le ministre Gideon Saar a indiqué avoir donné instruction d’institutionnaliser immédiatement ces relations.
Inspirée des Accords d’Abraham, que le Somaliland souhaite rejoindre, cette décision ouvre la voie à des accords formels de sécurité maritime et à une surveillance régionale renforcée depuis Berbera,
notamment face aux menaces houthies.
Intérêt stratégique d’Israël et implications systémiques
L’intérêt israélien est clair : réduire la pression en mer Rouge, éviter l’ouverture d’un front maritime permanent et renforcer la surveillance stratégique au sud de la mer Rouge.
Cet intérêt recoupe celui des économies européennes et asiatiques (dépendance à Suez), des États riverains et du commerce mondial. Les Émirats arabes unis sont déjà impliqués à Berbera.
Les États-Unis, en revanche, n’ont à ce stade pas reconnu le Somaliland.
Position américaine : prudence de Donald Trump
Contrairement à certaines anticipations, Donald Trump n’a pas annoncé la reconnaissance du Somaliland et n’a pas endossé formellement la décision israélienne.
Cette absence de reconnaissance américaine ne constitue pas un rejet explicite, mais reflète une prudence stratégique, la volonté de ne pas remettre en cause immédiatement
le principe de l’intangibilité des frontières postcoloniales et un arbitrage entre stabilité régionale, relations avec la Somalie fédérale et équilibres diplomatiques africains.
Il en résulte une situation intermédiaire : Israël agit comme acteur pionnier, tandis que Washington conserve une posture d’observation et d’évaluation,
laissant ouverte la possibilité d’évolutions ultérieures sans engagement immédiat.
Réactions internationales et risque de polarisation
La décision israélienne a suscité des condamnations de la Somalie, de l’Union africaine, de la Ligue arabe, de l’Égypte, de la Turquie et de Djibouti.
À court terme, ces réactions accroissent les tensions diplomatiques. À long terme, l’intégration institutionnelle d’un acteur stable peut réduire l’imprévisibilité,
encadrer les infrastructures critiques et limiter la contagion régionale des conflits.
Reconnaître pour stabiliser, malgré les frictions
Le débat sur le Somaliland est désormais systémique. La non-reconnaissance entretenait une zone grise au cœur d’un chokepoint mondial.
La reconnaissance israélienne — même isolée à ce stade et non suivie par Donald Trump — introduit un levier de gouvernance concret là où prévalait l’ambiguïté stratégique.
La question centrale n’est plus idéologique, mais opérationnelle : le système international peut-il durablement se permettre de laisser sans statut clair un acteur stable
situé au cœur d’un des points de passage maritimes les plus sensibles du monde ?