Avignon : la démocratie n’a plus de salle

TRIBUNE — Patrick Lancier

Sous la pression d’une vingtaine d’associations, de collectifs et de syndicats, une salle avignonnaise a renoncé à accueillir les universités d’Oser la France. Le préfet de Vaucluse y voit « une vraie menace pour la démocratie ». Il a raison ; et le mal est plus profond encore qu’il ne le dit.

Tribune de Patrick Lancier, journaliste d’investigation, Managing Editor de SLICE42 GROUP

Il est des faits si menus qu’on serait tenté de les laisser passer, et qui disent pourtant tout d’une époque. Le 17 octobre, Oser la France, le mouvement gaulliste fondé en 2017 par Julien Aubert, ancien député de Vaucluse et vice-président des Républicains, devait tenir ses universités de rentrée au Rouge Gorge, salle de spectacle avignonnaise voisine du Palais des papes, qui l’avait déjà reçu en 2024 et en 2025 sans que personne s’en émût. Étaient conviés des esprits de droite comme de gauche : François Fillon, Sarah Knafo, Natacha Polony, Valérie Boyer, François-Xavier Bellamy, et jusqu’à l’avocat Juan Branco, que nul ne soupçonnera de tendresse pour la droite.

Une reculade en deux jours

Le 7 octobre, une vingtaine d’organisations sociales, culturelles, syndicales et antiracistes du département diffusent un communiqué qui s’inquiète de « la banalisation de certaines idées et leur inscription progressive dans les lieux de vie culturelle », et mettent nommément en cause la venue de Sarah Knafo et de François Fillon. Une pétition en ligne réclame l’annulation. Le 9 octobre, la salle fait savoir qu’elle a « décidé de ne pas louer sa salle », rompt de façon unilatérale un contrat conclu dès 2025, invoque le souci de « préserver » son « indépendance » et un événement « susceptible […] de venir troubler l’ordre public ». Les pétitionnaires saluent la nouvelle d’un seul mot : « Victoire ! »

Victoire sur quoi, au juste ? Sur un débat qui n’avait pas encore eu lieu, entre des orateurs que l’on n’avait pas encore entendus. Que l’on juge sévèrement François Fillon, condamné définitivement en 2025 pour détournement de fonds publics, ou que l’on combatte les idées de Sarah Knafo, eurodéputée Reconquête, c’est le droit de chacun, et le débat est précisément fait pour cela. Ce n’est pas le droit de quiconque de décider, à la place des citoyens, qui pourra être entendu.

L’État dément le péril

Le lendemain, le préfet de Vaucluse, Thierry Suquet, publie un communiqué d’une netteté peu commune. La préfecture « conteste tout risque avéré pour l’ordre public, et toute incapacité des forces de police à faire face aux éventuelles manifestations ». Le représentant de l’État ajoute : « Agiter le spectre de la violence pour empêcher une réunion politique est inacceptable, et constitue une vraie menace pour la démocratie. La confrontation des idées doit relever du débat, non de l’intimidation ou de la censure des idées divergentes. »

Tout est dit, et rien n’est réparé. Le préfet constate ; il ne rouvre pas les portes. La loi du 30 juin 1881 proclame en son article premier que « les réunions publiques sont libres » ; elle n’avait pas prévu qu’une liberté pût périr non d’une interdiction, mais d’un désistement. Voilà toute l’habileté de la méthode : point d’arrêté, point de juge, point de responsable. Il suffit de faire peser sur un exploitant privé l’ombre du désordre et de la réprobation pour que la censure s’accomplisse d’elle-même, sous le nom pudique d’indépendance. Julien Aubert l’a résumé d’une formule : ces collectifs « se sont attaqués à celui qui n’avait aucun rapport avec la manifestation : le lieu culturel ».

Une liberté à géométrie variable

Ce qu’il faut bien appeler une censure par intimidation n’est pas, à nos yeux, un accident. C’est le symptôme d’une défaillance démocratique : dans la France d’aujourd’hui, la liberté de réunion des formations d’opposition démocratiques, de la droite républicaine aux souverainistes, se trouve peu à peu vidée de sa substance, non par la loi, mais par l’usage.

Pendant ce temps, une seule force paraît tenir la rue sans jamais craindre qu’on lui ferme une porte : l’extrême gauche, et La France insoumise au premier rang. Précisons-le : aucune des sources consultées n’attribue à LFI la moindre part dans l’affaire d’Avignon ; la préfecture et la presse parlent d’associations, de collectifs et de syndicats. Mais on ne juge pas une époque sur un seul fait. C’est la culture politique dont les insoumis ont fait leur signature, l’invective érigée en programme, l’adversaire assigné à l’infamie, qui fournit le climat où de telles méthodes prospèrent. Prétendre combattre le fascisme en empêchant l’autre de parler relève de ce qu’il faut bien appeler un fascisme rouge, qui a troqué la chemise noire contre la bonne conscience. Julien Aubert ne dit pas autre chose : « J’appelle ça du fascisme. »

La complaisance comme système

Le plus inquiétant n’est pas l’audace des uns ; c’est l’accommodement des autres. Le préfet a eu les mots justes, et il faut lui en savoir gré. Mais une parole préfectorale, pour juste qu’elle soit, ne saurait tenir lieu de politique. Une démocratie où la tenue d’une réunion dépend du courage d’un loueur de salle n’est plus tout à fait une démocratie libérale : c’est une démocratie sous condition, où l’on tolère que la rue fixe les bornes du débat pourvu qu’elle crie assez fort et du bon côté.

Résister, dit-il

Julien Aubert, lui, ne s’est pas incliné. Il annonce avoir trouvé une autre salle, dont il tait le nom, rebaptise l’événement « Universités de résistance », lance une pétition pour « défendre la démocratie et la liberté d’expression contre l’intimidation », et invite les collectifs qui le combattent à débattre avec lui le jeudi 22 octobre. La réponse à une parole qui déplaît n’est pas le silence imposé ; c’est une autre parole. Qu’ils viennent donc. La République n’a jamais eu peur d’un débat ; elle n’a à craindre que ceux qui l’empêchent.

Sources