Ilana Ivanova (Zivson), quatre-vingts ans au service de la mémoire juive de Liepāja

Par David Nataf

LIEPĀJA (Lettonie) — Ilana Ivanova (Zivson) fête ses quatre-vingts ans. Je vois en elle, depuis longtemps, « l’âme de cette communauté, mémoire vivante ». Depuis des décennies, elle compte parmi les principaux artisans de la sauvegarde du souvenir de la Libau juive : une communauté de près de six mille personnes sous l’occupation nazie, dont une trentaine seulement, parmi ceux qui se trouvaient alors dans la ville, étaient encore en vie à la Libération.

Vidéo : inauguration à Liepāja d’un mémorial aux Juifs d’Europe centrale (Fonds Uniting, Facebook). Voir la vidéo sur Facebook

Le 8 octobre 2026, le mémorial restauré dédié aux Juifs d’Europe centrale morts à Liepāja a été inauguré dans la section juive du cimetière de Livas.

Affiche de l'inauguration du mémorial restauré de la fosse commune, à la mémoire des Juifs d'Europe centrale morts à Liepāja, cimetière de Livas, 8 octobre 2026
« L’histoire du mémorial de la fosse commune » : le monument restauré, à la mémoire des Juifs d’Europe centrale qui périrent à Liepāja, a été inauguré le 8 octobre 2026 dans la section juive du cimetière de Livas.

Son œuvre est retracée dans une présentation de la vie juive à Liepāja aujourd’hui, rédigée par sa fille, Anna Petrova, présidente de la communauté religieuse juive de Liepāja. Celle-ci s’y présente non seulement comme la responsable de la communauté, mais aussi comme une descendante, à la troisième génération, des survivants juifs de la ville, et dit porter cette histoire « comme une part de [s]on histoire familiale ».

Une famille sauvée, des preuves conservées

Les parents d’Ilana, David et Henny Zivson, ont survécu à la Shoah à Liepāja. Ils comptaient parmi les onze Juifs que Roberts et Johanna Seduls cachèrent dans une cave dérobée, où ils vécurent dix-neuf mois sous la menace constante d’être découverts. Roberts Seduls fut tué par un éclat d’obus peu avant la Libération ; Johanna continua de veiller sur les réfugiés jusqu’à leur délivrance. En 1981, Yad Vashem a reconnu Johanna Sedule Juste parmi les nations.

David Zivson a, de surcroît, sauvé quelques-unes des pièces les plus accablantes. Contraint de travailler comme électricien pour le service de sécurité allemand, il découvrit, dans le bureau du commandant SS Karl-Emil Strott, des photographies des fusillades de masse de Šķēde, et en fit secrètement des copies. Selon le Mémorial de la Résistance allemande, ces copies ont servi de preuves lors des procès de Nuremberg et du procès Grauel.

De la mémoire reçue aux institutions durables

Ilana a hérité de cette mémoire ; elle lui a donné une forme. D’après la présentation de sa fille, elle a lancé et organisé de nombreux projets historiques, éducatifs, culturels et internationaux : les rencontres mondiales des Juifs de Liepāja/Libau, des projets de mémoriaux de la Shoah, des colloques et des expositions, l’initiative Otto Fischer, ainsi que des publications historiques, parmi lesquelles le livre numérique The Jewish Heritage of Liepāja in the Context of the City’s History (« Le patrimoine juif de Liepāja dans l’histoire de la ville »).

Son travail, écrit Anna Petrova, a contribué à faire de la mémoire héritée des livres, des mémoriaux, des rencontres, des projets éducatifs et des institutions durables pour les générations futures.

L’essentiel de cette entreprise passe par la Fondation du patrimoine juif de Liepāja, créée en 2004. On lui doit des mémoriaux dédiés aux Juifs assassinés de la ville, dont l’ensemble de Šķēde : une immense ménorah dressée dans les dunes, que prolonge l’allée des Justes parmi les nations, inaugurée lors de la rencontre mondiale de 2014 en présence de l’ambassadeur d’Israël.

Un nouveau mémorial au pied du phare

L’année 2026 a été marquée par la treizième rencontre mondiale, qui a réuni le 24 juillet quelque cent quatre-vingts participants venus de huit pays. Ce jour-là fut inauguré le Mémorial de la Shoah du phare de Liepāja, au 8C de la rue Roņu, sur le lieu de l’une des premières exécutions de masse des Juifs de la ville, à l’été 1941. Dédié à plus de deux mille victimes, il est devenu le second grand lieu de mémoire de la Shoah à Liepāja, après Šķēde.

Des descendants de Juifs de Libau étaient venus d’Israël, des États-Unis, d’Allemagne, du Royaume-Uni et d’ailleurs pour parcourir les rues où avaient vécu leurs familles, aux côtés d’élus de la ville et de diplomates.

L’initiative Otto Fischer procède du même esprit : l’entraîneur juif autrichien qui mena l’Olimpija Libau au titre de champion de Lettonie, assassiné en 1941 parce qu’il était juif, a désormais sa plaque au stade Olimpija et un tournoi de jeunes qui porte son souvenir.

Une communauté vivante, rue Kungu

La mémoire n’est pourtant que la moitié de l’histoire. Au 21 de la rue Kungu, la communauté se réunit pour le chabbat, la lecture et l’étude de la Torah, Roch Hachana, Hanoucca, Pessah et les autres fêtes. Elle organise concerts, conférences et programmes éducatifs, et apporte une aide sociale à ses membres, notamment aux plus âgés. Un musée de la communauté et du patrimoine juif est en cours d’aménagement dans le même bâtiment ; il doit montrer comment les Juifs de Liepāja ont vécu, et non seulement comment ils sont morts.

La communauté travaille avec la municipalité, avec des organisations juives de Lettonie et de l’étranger, des ambassades et des partenaires internationaux, et accueille les descendants venus chercher leurs racines.

Notre communauté, écrit Anna Petrova, ne comptera peut-être plus jamais des milliers de membres comme avant la Shoah, mais elle est là, et elle est vivante ; plus de quatre-vingts ans après qu’on a voulu effacer la vie juive de Liepāja, les bougies du chabbat brillent encore.

Cette continuité doit beaucoup à Ilana Ivanova. Pour ses quatre-vingts ans : mazal tov, et ad meah ve’esrim, jusqu’à cent vingt ans.