À la veille du troisième anniversaire du 7-Octobre, le Crif ouvre place des Vosges un Pavillon mémoriel dont une partie est consacrée aux « Femmes du 7-Octobre ». La mémoire est au rendez-vous ; la haine aussi. Avec 1 320 actes recensés en 2025 et un nombre record de 126 violences physiques, l’antisémitisme ne reflue pas en France : il s’installe. Et c’est la haine d’Israël qui lui fournit son combustible.
Place des Vosges, un lieu pour se souvenir
Du mardi 6 au jeudi 8 octobre, le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) dresse dans le 4e arrondissement de Paris un Pavillon mémoriel, lieu éphémère qu’il présente comme un espace « consacré à la mémoire, à la transmission et à la réflexion », rapporte CNews. Le public y découvrira deux œuvres majeures du peintre Gérard Garouste, L’Arbre de vie et Guer, accompagnées d’une exposition photographique consacrée au 7-Octobre, à ses victimes et à l’antisémitisme qui, depuis lors, frappe la France.
Une partie de l’exposition est dédiée aux « Femmes du 7-Octobre » et aux violences sexuelles commises ce jour-là. Des rencontres, des conférences et des projections prolongeront la visite, dans ce que le Crif décrit comme « un lieu ouvert à tous pour se recueillir, comprendre, échanger et faire vivre la mémoire des victimes ».
Le 7 octobre 2023, plus de 1 200 personnes furent tuées et 251 autres emmenées en otage par les terroristes du Hamas. Que la part de ce crime infligée aux femmes trouve aujourd’hui sa place au cœur de Paris n’est pas un détail : c’est un refus de l’oubli, et une manière de rappeler que ce massacre n’eut rien d’un fait d’armes.
1 320 actes : le palier devient la règle
Les chiffres de l’année écoulée disent la même chose que le Pavillon, avec la sécheresse des statistiques. Selon le Service de protection de la communauté juive (SPCJ), qui en assure le recensement en lien avec le ministère de l’Intérieur, 1 320 actes antisémites ont été enregistrés en France en 2025, soit 110 par mois et plus de 3,6 par jour. L’année précédente en avait compté 1 570.
Que l’on ne s’y trompe pas : ce léger recul n’est pas un reflux. Le SPCJ y voit la confirmation du « palier inédit atteint en 2023–2024 », et le Crif rappelle qu’en 2022 encore le nombre d’actes antisémites se comptait par centaines. Ces chiffres ne retiennent d’ailleurs que les faits qualifiés, ayant donné lieu à une plainte, à une main courante, à une saisine du parquet ou à un constat officiel ; ils demeurent, de l’aveu même de leurs auteurs, en deçà de la réalité.
La haine ne se cantonne pas davantage à quelques quartiers : des actes ont été recensés dans 431 communes et dans 88 des 101 départements. La sphère privée, c’est-à-dire le domicile, le voisinage ou le travail, en concentre à elle seule 30,5 %.
Des coups, et plus seulement des mots
Le fait le plus grave tient à la nature des actes. Les atteintes aux personnes représentent 67,4 % du total, contre 65,2 % en 2024. Les violences physiques atteignent le nombre record de 126, contre 106 l’année précédente, qui constituait déjà, selon le SPCJ, le plus haut niveau de la décennie ; leur part passe de 10,4 % à 14,2 % des actes. Le Crif souligne que ces passages à l’acte visent des personnes identifiées comme juives, « aussi bien des adultes que des enfants ». Le milieu scolaire concentre à lui seul 13,1 % des actes recensés.
Il faut enfin mesurer la disproportion. D’après les données du ministère de l’Intérieur relayées par le Crif, les actes antisémites représentent 53 % des actes antireligieux commis en France, alors que les Juifs forment moins de 1 % de la population. La disproportion est saisissante.
La haine d’Israël, antichambre de la haine des Juifs
D’où vient cette violence ? Le SPCJ l’écrit sans détour : la rhétorique anti-israélienne joue un « rôle de catalyseur central ». Près d’un tiers des actes recensés, 388 sur 1 320 parmi les cas suffisamment documentés, comportent des références explicites à la Palestine : Gaza, « Intifada », accusations de « génocide ». Parmi ces 388 actes, 45 font en outre l’apologie du djihadisme et 74 celle du nazisme. Le service tient cette influence pour « probablement sous-estimée ».
Le mécanisme est connu. « En recyclant des accusations mensongères et extrêmes (« génocide », « criminels », « nazis »), cette rhétorique construit une image déshumanisée des Juifs et ouvre la voie au passage à l’acte », relève le SPCJ, qui observe que les pics d’actes suivent les séquences d’« hyper-mobilisation anti-israélienne » davantage que l’actualité du Proche-Orient elle-même. Le Crif résume le sort fait aux Français juifs, « sommés de répondre d’un conflit qui se déroule à plusieurs milliers de kilomètres ».
La menace ne s’arrête pas aux insultes. Fin novembre 2025, rappelle le SPCJ, deux mineurs de 16 ans ont été mis en examen à Paris, dans une enquête suivie par le parquet national antiterroriste, pour un projet d’action violente visant un lieu de culte juif.
Voilà pourquoi la distinction commode entre l’hostilité à Israël et l’hostilité aux Juifs ne résiste pas à l’examen des faits. Lorsque l’on fait de l’État juif un État criminel par essence, on désigne à la vindicte tous ceux qui lui sont liés, ou supposés l’être. Défendre la légitimité d’Israël, son droit d’exister et de se protéger, n’est pas un engagement accessoire dans la lutte contre l’antisémitisme ; c’en est une condition.
Ce que la mémoire exige
Le SPCJ formule des demandes précises. Il réclame que tout acte antisémite porté à la connaissance de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur soit systématiquement signalé au ministère de l’Intérieur : sur l’année scolaire 2023-2024, le ministère de l’Éducation nationale a relevé 1 670 actes antisémites dans les écoles, collèges et lycées, quand le recensement du service n’en comptait que 192. Il déplore aussi que les sanctions disciplinaires restent rares et que ce soit souvent la victime qui change d’établissement.
Ces mesures relèvent de la volonté politique, non de la fatalité. Il faut nommer la haine d’Israël pour ce qu’elle est devenue, le premier vecteur de l’antisémitisme contemporain ; poursuivre avec constance les auteurs d’actes et ceux qui les y excitent ; protéger les écoliers juifs plutôt que de les contraindre à l’exil scolaire ; et refuser l’excuse du « contexte », qui n’a jamais rien excusé.
Le Pavillon de la place des Vosges fermera ses portes jeudi soir. La vigilance, elle, ne saurait fermer les siennes. Trois ans après le 7-Octobre, honorer les victimes, et singulièrement ces femmes dont le Pavillon porte la mémoire, commande de protéger les vivants.
Sources
- CNews — « Commémorations du 7-Octobre : un pavillon mémoriel à Paris rend hommage aux femmes victimes dès ce mardi », 6 octobre 2026
- SPCJ — « Chiffres de l’antisémitisme 2025 »
- Crif — Marylou Rodella Hattab, « Les chiffres de l’antisémitisme en France en 2025 : un enracinement de la haine antijuive », 12 février 2026
