Par Patrick Lancier
Sur le plateau de Défense (i24NEWS Français), Matthias Inbar a choisi le contrepied. Face à la machine à narratifs qui peint Tsahal en monstre de cinéma — un film de propagande évoqué en ouverture, projeté à Venise et dans le monde, sur des « crimes de masse » allégués sans preuves — l’émission ouvre sur un court-métrage israélien, Fly Blind : une opératrice de drone de Tsahal qui, la cible de haute valeur à portée, refuse le tir tant que des civils sont exposés. Réalisé dans le cadre de la Steve Tisch School of Film and Television (Université de Tel-Aviv). Puis deux invités : Yair Marton, commandant de réserve et responsable des scènes d’action de Fauda ; Hakim Djaziri, Franco-Algérien, acteur, dramaturge, père — et désormais visage du « Sinwar de l’Europe » dans la saison 5 diffusée sur Netflix.
Le rôle qu’il a arraché
Djaziri n’a pas reçu le script sur un plateau d’argent. Casting international, short-list, callback en visio avec le réalisateur Omri Givon. Il lui dit, sans forfanterie feinte : ce personnage, personne ne le jouera mieux que moi ; je connais son idéologie, sa psychologie, ses motivations. Puis, apprenant que l’équipe passera à Marseille pour des repérages, il insiste pour une demi-heure en face-à-face — sept heures de train aller, sept heures retour depuis son village du Sud, près de la frontière espagnole. « Risque professionnel ou humain ? » demande Inbar. Djaziri répond par l’acte : se battre pour le rôle, pas pour une posture.
Le personnage de Saïd (parfois orthographié Saeed) commande une cellule européenne depuis Marseille, couverture humanitaire comprise. Pain béni pour un acteur, dit-il — surtout après le 7 octobre. Pas de gêne de façade : servir une œuvre, raconter une histoire, avec les garanties humaines et artistiques qu’il avait vérifiées en ayant regardé trois fois les quatre premières saisons.
De la décennie noire au plateau
Beaucoup a été écrit sur son parcours, parfois avec maladresse, parfois avec malhonnêteté. Djaziri le dit net : s’il avait été djihadiste au sens où l’on entend le crime, il ne serait pas face à la caméra. Embrigadement idéologique, oui ; mal fait à personne, dit-il. Exil, guerre civile algérienne, dix ans de décennie noire ; cité dure en France ; harcèlement scolaire ; déclassement social des parents ; colère d’adolescent en rupture. Des recruteurs de l’islam radical sont venus avec des réponses toutes faites pour les perdus. Le théâtre l’a sauvé — choc de vie auquel il était réceptif.
Quand Inbar lui demande de comparer l’enfant qu’il était en Algérie et le regard d’un enfant du 7 octobre, Djaziri refuse la facilité mais assume le parallèle : climat de peur délétère, tension permanente, horreurs vues ; en Algérie, plus de dix ans de massacres gratuits contre ceux qui n’adhéraient pas à l’idéologie. « Je peux parler du même process et de la même horreur. »
Traître ? Passerelle
Le mot arabe de « traître » circule. Pour avoir dénoncé le terrorisme et l’instrumentalisation de l’islam. Pour avoir joué dans une série israélienne. Djaziri isole d’abord le mal fait aux musulmans eux-mêmes — ceux qui veulent vivre leur culte en intimité spirituelle — et refuse l’amalgame. Quant aux quelques voix qui le traitent de traître pour Fauda, il dit les trouver minoritaires face aux messages de soutien ; dialogue ouvert à qui veut comprendre, même en désaccord.
Sa ligne d’artiste : Fauda n’est pas manichéenne ; elle humanise les civils palestiniens otages de la situation et opère la dichotomie avec les terroristes. Refuser parce que la production est israélienne aurait été, selon lui, une insulte à ses valeurs et à ce que l’art représente — et il n’aurait pas pu regarder sa fille dans les yeux en lui enseignant que la peur n’est pas un bon compagnon.
Yair Marton, qui a entendu le parcours pour la première fois sur le plateau, tranche : ni traître ni quoi que ce soit — un acteur courageux. Et le coup de boutoir : où Fauda cartonne-t-elle le plus ? Dans le monde arabe — Émirats, Liban, Iran, Turquie. Alors tous ces téléspectateurs seraient des traîtres ? Ce n’est pas sérieux. Sur le tournage, acteurs musulmans et juifs travaillent, mangent, boivent un café ensemble depuis cinq saisons. Passerelle que les gouvernements peinent à bâtir ; le cinéma, parfois, y parvient.
Tel Aviv, juin 2025
Scoop d’Inbar : Djaziri était à Tel Aviv en juin 2025, pendant que les missiles iraniens tombaient. Il n’est pas parti — espoir de reprise du tournage, et habitude de la guerre qui l’a surpris de le retrouver. Douze jours anxiogènes, même pour les Israéliens ; solidarité reçue. Et le pied-à-terre qu’il aimerait acheter à Tel Aviv, faute pour l’instant d’avoir trouvé — la ville est chère — pour revenir se « réénergiser » auprès d’amis.
Marton, en clôture, refuse la pudibonderie de certains commentateurs devant les scènes dures des épisodes 7 et 8 : l’Occident s’achemine vers une confrontation avec un islam radical qui veut changer les règles du monde libre ; Israël a, dit-il, vingt ou trente ans d’avance sur ce que d’autres découvrent encore. Les théories du complot sur le 7 octobre — Mossad, « prétexte » — sont balayées. Quand l’horreur est chez vous et menace mondiale, il faut diffuser jusqu’à ce que les consciences bougent.
Ce que slice42 retient
Cette interview cultive un rare croisement : un réserviste de Tsahal qui refuse le mythe du génocide (« s’il y en avait un, nous serions vraiment les plus mauvais génocidaires ») et un artiste franco-algérien qui joue le monstre sans devenir le relais de la haine. Hamas et les réseaux qui le nourrissent restent l’agresseur. La fiction israélienne, ici, n’est pas une excuse : c’est un terrain où l’on distingue encore le civil du terroriste — quand tant de plateaux occidentaux font l’inverse.
Sources
- Émission spéciale Fauda : Fiction/Réalité : la guerre des narratifs — i24NEWS Français
- Portraits franceinfo / Paris Match / i24 (parcours Djaziri)
- Times of Israel (profil Yair Marton)
