Jericho Wall, les alertes ignorées, et les thèses en présence
Le débat israélien de cette semaine — enquête du Haaretz sur une alerte émiratie à Benjamin Netanyahou, article de Ronen Bergman dans Yedioth Ahronoth sur un canal secret avec le Hamas, plainte en diffamation annoncée par le Premier ministre — ne porte pas sur un détail. Il porte sur une question plus ancienne : le 7 octobre 2023 était-il une surprise impossible à voir, ou le produit d’une surdité ?
Les faits documentés et les thèses en présence doivent être séparés avec soin.
1. Le document central : « Jericho Wall »
Le texte de référence reste l’enquête de Ronen Bergman et Adam Goldman, publiée le 30 novembre 2023 dans le New York Times : nytimes.com.
Ce que ce papier établit, et que les enquêtes internes de Tsahal ont ensuite confirmé :
- En 2022, le renseignement militaire israélien met la main sur un document du Hamas d’environ 40 pages, dernière version actualisée d’un plan élaboré depuis le début des années 2010. Les Israéliens le baptisent « Jericho Wall » (« le mur de Jéricho »).
- En-tête du document : une citation coranique — « Surprenez-les par la porte. Si vous le faites, vous triompherez certainement. »
- Le plan décrit, dans l’ordre : un barrage de roquettes pour pousser les soldats dans les abris ; des drones contre les caméras et les mitrailleuses automatiques de la clôture ; une percée en des dizaines de points (le document parle d’une soixantaine) ; l’assaut par parapentes, motos et à pied ; la prise de la division Gaza et de bases, dont Re’im ; l’attaque de kibboutzim.
- Le Hamas avait accumulé un renseignement très précis sur le dispositif israélien : emplacement des forces, effectifs, nœuds de communication.
Le 7 octobre, le Hamas exécute ce plan « avec une précision stupéfiante ». Chaque brique du document se retrouve dans l’attaque réelle.
Ce que le document n’était pas : une date. Jericho Wall est un mode opératoire, pas un calendrier.
Ce qu’on en a fait : la division Gaza le traite comme une « boussole » — le Hamas sait où il veut aller, il n’y est pas encore. Des officiers, dont le chef du renseignement militaire Aharon Haliva, le commandant du Sud Eliezer Toledano et Yaron Finkelman, jugent le plan irréaliste. Un colonel de la division Gaza, en juillet 2023, le qualifie de « totalement imaginaire ».
On ne sait pas si Netanyahou a personnellement lu Jericho Wall. Le Times écrit que le document a largement circulé dans le haut commandement militaire et du renseignement ; le passage au sommet politique n’est pas établi.
2. Celle qui a écouté : l’analyste de l’unité 8200
Le 6 juillet 2023, une analyste vétéran de l’unité 8200 écrit à ses collègues. Le Hamas vient de mener un exercice d’une journée, sous les yeux de commandants seniors : simulation d’abattage d’avions israéliens, prise d’un kibboutz, prise d’une base d’instruction, massacre des cadets. Pendant l’exercice, les hommes du Hamas reprennent la même citation coranique que celle qui ouvre Jericho Wall.
Elle écrit, dans des e-mails consultés par le Times :
« Je réfute catégoriquement l’idée que ce scénario soit imaginaire. […] C’est un plan pour une guerre, pas simplement pour une attaque contre un village. Nous avons déjà eu une expérience similaire il y a cinquante ans sur le front sud à propos d’un scénario qui semblait imaginaire. L’histoire pourrait se répéter si nous ne sommes pas prudents. »
Référence explicite à Kippour 1973. Un colonel de la division Gaza maintient : scénario imaginaire. Sa voix l’emporte.
Les observatrices de terrain de Nahal Oz ont, elles aussi, signalé pendant des mois des comportements anormaux le long de la clôture. La méta-enquête de Tsahal (comité Turgeman, 2025) souligne que leur renseignement, correctement analysé, aurait pu exposer l’activité inhabituelle du Hamas. Il n’a pas été traité comme tel.
3. Les autres alertes documentées
Shin Bet, septembre 2023. Un intermédiaire du Fatah rencontre Sinwar à Gaza. Sinwar parle d’une « énorme surprise », répète le mot arabe zilzal (tremblement de terre), demande que le message soit transmis aux Israéliens. Le message arrive au Shin Bet vers le 15 septembre. Ronen Bar briefe Netanyahou. Une réunion sécuritaire suit. L’interprétation dominante : tension en Cisjordanie — pas une invasion depuis Gaza.
Égypte. Des alertes générales du type « faire trembler le sol à Gaza », sans date ni mode opératoire.
La nuit du 6 au 7 octobre. Aman signale une activité anormale du dispositif aérien du Hamas. Une éventualité de raid est évoquée. Pour ne pas « brûler les sources » et à cause de signes jugés rassurants, le commandement Sud et l’état-major se limitent à des mesures mineures et fixent un point à 8 h 30. L’attaque commence vers 6 h 30.
Bergman a montré que dès 2 heures du matin, l’officier de renseignement du Premier ministre a reçu le matériel par deux canaux et s’est réveillé pour le lire. La thèse « ils ont décidé de ne pas me réveiller » est, sur ce point précis, contredite par cette chronologie.
Lettre Aman du 23 juillet 2023 (Bergman, Ynet, 10 septembre 2026). Le général de brigade Amit Sa’ar envoie à Netanyahou la lettre d’alerte la plus grave de cette période. Elle cite un canal clandestin avec le Hamas, surnommé « Srogim » : les messages de Sinwar transitent par le frère d’un cadre de l’organisation.
Citation reprise dans la lettre :
« Il y a de multiples mèches d’explosif. Les extrémistes de votre gouvernement vous conduisent à les allumer et à enflammer toute la région, et vous porterez seuls la responsabilité des conséquences. »
Netanyahou affirme que les alertes reçues avant le massacre concernaient seulement le Hezbollah et l’Iran. Bergman écrit que c’est faux : cette lettre cite nommément un canal Hamas. Article : ynet.co.il.
4. L’enquête Haaretz (8 septembre 2026)
Ce n’est pas Bergman. Auteurs : Shlomi Eldar et Ruth Yuval, pour le livre Otages : 843 jours d’abandon.
Allégation centrale. Fin septembre 2023, environ dix jours avant le massacre, Mohammed ben Zayed appelle Netanyahou depuis Abou Dhabi. Quarante-cinq minutes. MBZ prévient que Sinwar prépare une opération majeure. Netanyahou réagit avec calme, parle plutôt de Cisjordanie, ne transmet pas l’alerte à Halevi ni à Bar. Les deux hommes ont dit n’avoir jamais été informés d’un tel appel.
Ce qui étaye, sans prouver l’appel lui-même :
- Un haut responsable du renseignement moyen-oriental confirme à Ynet que les Émirats ont transmis à Israël, peu avant le 7 octobre, une alerte d’une source « très fiable » sur une action « significative et proche » du Hamas. Il ne confirme pas que c’était un appel personnel MBZ–Netanyahou.
- Les Émirats refusent la dénégation catégorique demandée par le bureau du Premier ministre. Leur communiqué : les canaux existent, le renseignement pertinent « a été et continue d’être communiqué ».
- Naftali Bennett déclare que le reportage « est vrai », sans produire de pièce.
- Eldar affirme détenir documents et traces. Rien n’est public.
Démenti de Netanyahou. Aucun appel entre début septembre et le 7 octobre. Vérification des journaux d’appels, du Conseil de sécurité nationale, du secrétariat militaire. Les appels MBZ passent par un appareil chiffré apporté au bureau du PM ; les entrées sont enregistrées ; aucune trace. Plainte en diffamation annoncée.
État des faits. Qu’une alerte émiratie ait atteint Israël est très probable. Qu’elle ait pris la forme d’un appel personnel de 45 minutes à Netanyahou, puis d’une dissimulation volontaire, n’est pas établi par une pièce officielle publique.
5. Ce que disent les enquêtes officielles
Il n’y a toujours pas, en septembre 2026, de commission d’enquête d’État indépendante. Il y a des enquêtes internes de Tsahal, du Shin Bet, et une méta-enquête du comité Turgeman.
Six causes retenues par Turgeman (2025) : échec conceptuel sur les intentions du Hamas ; échec du renseignement dans l’évaluation et l’alerte ; négligence du plan défensif associé à Jericho Wall ; culture organisationnelle dégradée ; écart entre la menace définie et le dispositif réel ; décisions déficientes la nuit de l’attaque.
« La surprise du 7 octobre n’est pas née dans le vide. Dans la nuit du 7 octobre, un renseignement direct s’était accumulé qui, analysé professionnellement, pouvait et devait conduire à une alerte et à une réponse opérationnelle significative. »
Le Shin Bet (résumé déclassifié, mars 2025) assume son échec. Il ajoute que la politique gouvernementale a permis au Hamas d’accumuler armes et fonds (argent qatari détourné vers l’appareil militaire). Ronen Bar a dit que l’attaque aurait pu être empêchée.
Rapport militaire : 767 soldats sur la frontière face à plus de 5 000 assaillants. Collapse du commandement. Villages livrés à eux-mêmes pendant des heures.
6. Les quatre thèses en présence
Thèse A — L’échec est d’abord militaire et du renseignement. La conception (« le Hamas est dissuadé, il gouverne, il ne veut pas la guerre ») a aveuglé Aman, le Shin Bet et l’état-major. Les signaux existaient ; le cadre mental les a invalidés. C’est la thèse de Bergman, des enquêtes Tsahal/Shin Bet, et l’analogie structurelle avec 1973. Elle est la mieux documentée.
Thèse B — L’échec est d’abord politique. La doctrine « argent contre calme », le choix de traiter le Hamas comme un gestionnaire utile face à l’Autorité palestinienne, le refus de frappe préventive contre Sinwar, le dégarnissement du Sud, la crise interne de 2023 : tout cela a été fixé au sommet. Une commission civile indépendante (2024) a dit que le désastre « n’était pas une fatalité ».
Thèse C — Netanyahou n’a pas été informé la nuit même. Ligne actuelle du Premier ministre : s’il avait été réveillé, il aurait mis toute l’armée en alerte. Cette thèse se heurte à deux faits : l’officier de renseignement du PM a reçu le matériel dès 2 h ; et les chefs qui l’auraient appelé croyaient eux aussi à une action limitée.
Thèse D — L’alerte émiratie change la nature de la faute. Si MBZ a personnellement prévenu Netanyahou et si celui-ci n’a rien transmis, on passe de l’aveuglement collectif à une rétention individuelle. Thèse du Haaretz et de Bennett. Politiquement explosive à six semaines des législatives. Pas encore prouvée au sens documentaire.
7. Le 7 octobre pouvait-il être évité ?
Empêcher toute attaque du Hamas, un jour ou l’autre ? Personne ne peut le garantir. Le Hamas préparait cette opération depuis des années et a trompé aussi une partie de ses alliés sur le timing.
Empêcher ce massacre — des milliers d’hommes franchissant la clôture sans opposition réelle pendant des heures, collapse de la division Gaza, 1 200 morts, 250 otages ? Oui, en grande partie. Les enquêtes militaires le disent. Les signaux suffisaient, en juillet comme dans la nuit du 6 au 7, pour monter le niveau d’alerte et réduire dramatiquement l’ampleur.
Ce qui a manqué n’est pas l’information. C’est l’autorisation mentale de la croire.
« Savoir écouter » ne voulait pas dire collectionner les alertes. Ça, Israël savait le faire. Ça voulait dire laisser une analyste de 8200, une observatrice de Nahal Oz ou une lettre d’Aman détruire l’histoire que le système se racontait : le Hamas est un problème gérable, la clôture remplace les soldats, Sinwar est un pragmatique, le calme s’achète.
Tout ce qui disait le contraire a été classé comme du bruit.
Sources
- Ronen Bergman, Adam Goldman, « Israel Knew Hamas’s Attack Plan Over a Year Ago », The New York Times, 30 novembre 2023.
- Ronen Bergman, Ynet / Yedioth Ahronoth, 10 septembre 2026.
- Shlomi Eldar, Ruth Yuval, enquête Haaretz / livre Otages : 843 jours d’abandon, 8 septembre 2026.
- Comité Turgeman, méta-enquête Tsahal, novembre 2025.
- Résumé déclassifié de l’enquête Shin Bet, mars 2025.
- Enquête interne Aman / Times of Israel, février 2025, sur le traitement de Jericho Wall.
Les faits établis tiennent en une phrase : le plan était connu, des gens l’ont dit, le système a choisi de ne pas les croire. Le reste — qui a su quoi, à quelle heure, et qui a décidé de se taire — est encore un champ de bataille politique, faute de commission d’enquête d’État.
